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Deux crocs dans la nuit

DYS

Deux crocs dans la nuit

Jonathan Harker, un jeune notaire anglais, est envoyé en Transylvanie (au nord de la Roumanie) pour conclure une affaire avec un noble de la région. Celui-ci l’héberge dans son château.
1
C
’était, en vérité, la première occasion qui m’était donnée de pouvoir bien l’observer, et ses traits accentués me frappèrent. Son nez aquilin1 lui donnait véritablement un profil d’aigle ; il avait le front haut, bombé, les cheveux rares aux tempes mais abondants sur le reste de la tête ; les sourcils broussailleux se rejoignaient presque au-dessus du nez, et leurs poils, tant ils étaient longs et touffus, donnaient l’impression de boucler. La bouche, ou du moins ce que j’en voyais sous l’énorme moustache, avait une expression cruelle, et les dents, éclatantes de blancheur, étaient particulièrement pointues ; elles avançaient au-dessus des lèvres dont le rouge vif annonçait une vitalité extraordinaire chez un homme de cet âge. Mais les oreilles étaient pâles, et vers le haut se terminaient en pointe. [...] Aussi étrange que cela puisse sembler, le milieu des paumes2 était couvert de poils. Toutefois, les ongles étaient longs et fi ns, taillés en pointe. Quand le comte se pencha vers moi, à me toucher, je ne pus m’empêcher de frémir.
  [Le matin, le sentiment de malaise s’accentue.]
  Je commençais à me raser quand, soudain, je sentis une main se poser sur mon épaule et reconnus la voix du comte qui me disait : « Bonjour ! » Je sursautai, fort étonné de ne pas l’avoir vu venir, puisque, dans le miroir, je voyais refl éter toute l’étendue de la chambre qui se trouvait derrière moi. Dans mon mouvement de surprise, je m’étais légèrement coupé [...]. Toute la pièce derrière moi était reflétée dans le miroir ; mais il ne s’y trouvait qu’un seul homme – celui qui écrit ces lignes. [...] Posant mon rasoir, je tournai la tête à demi pour chercher des yeux un morceau de coton. Quand le comte vit mon visage, ses yeux étincelèrent d’une sorte de fureur diabolique et, tout à coup, il me saisit la gorge. Je reculai brusquement et sa main toucha le chapelet3 auquel était suspendu le petit crucifix. À l’instant, il se fit en lui un tel changement, et sa fureur se dissipa d’une façon si soudaine, que je pouvais à peine croire qu’il s’était mis réellement en colère.
  [Puis un soir, le narrateur est témoin d’un phénomène inexplicable.]
  Je vis le comte sortir lentement par la fenêtre et se mettre à ramper, la tête la première, contre le mur du château. Il s’accrochait ainsi au-dessus de cet abîme4 vertigineux, et son manteau s’étalait de part et d’autre de son corps comme deux grandes ailes. Je ne pouvais en croire mes yeux. Je pensais que c’était un effet du clair de lune, un jeu d’ombres ; mais, en regardant toujours plus attentivement, je compris que je ne me trompais pas. [...] Il descendit rapidement, exactement comme un lézard se déplace le long d’un mur. Quel homme est-ce, ou plutôt quel genre de créature sous l’apparence d’un homme ? Plus que jamais, je sens l’horreur de ce lieu ; j’ai peur... j’ai terriblement peur... et il m’est impossible de m’enfuir.