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Texte et image

Entre raison et déraison

DYS

Entre raison et déraison

1
H
ier, je suis rentré à Paris.
  Quand je revis ma chambre, notre chambre, notre lit, nos meubles, toute cette maison où était resté tout ce qui reste de la vie d’un être après sa mort, je fus saisi par un retour de chagrin si violent que je faillis ouvrir la fenêtre et me jeter dans la rue. Ne pouvant plus demeurer au milieu de ces choses, de ces murs qui l’avaient enfermée, abritée, et qui devaient garder dans leurs imperceptibles fissures mille atomes d’elle, de sa chair et de son souffle, je pris mon chapeau, afin de me sauver. Tout à coup, au moment d’atteindre la porte, je passai devant la grande glace du vestibule1 qu’elle avait fait poser là pour se voir, des pieds à la tête, chaque jour, en sortant, pour voir si toute sa toilette allait bien, était correcte et jolie, des bottines à la coiffure. Et je m’arrêtai net en face de ce miroir qui l’avait si souvent reflétée. Si souvent, si souvent, qu’il avait dû garder aussi son image.
  J’étais là debout, frémissant, les yeux fixés sur le verre, sur le verre plat, profond, vide, mais qui l’avait contenue tout entière, possédée autant que moi, autant que mon regard passionné. Il me sembla que j’aimais cette glace – je la touchai, – elle était froide ! Oh ! le souvenir ! le souvenir ! Miroir douloureux, miroir brûlant, miroir vivant, miroir horrible, qui fait souffrir toutes les tortures ! Heureux les hommes dont le cœur, comme une glace où glissent et s’effacent les reflets, oublie tout ce qu’il a contenu, tout ce qui a passé devant lui, tout ce qui s’est contemplé, miré dans son affection, dans son amour ! Comme je souffre ! Je sortis et, malgré moi, sans savoir, sans le vouloir, j’allai vers le cimetière.
  Je trouvai sa tombe toute simple, une croix de marbre, avec ces quelques mots : « Elle aima, fut aimée, et mourut. »
  Elle était là, là-dessous, pourrie ! Quelle horreur ! Je sanglotais, le front sur le sol. J’y restai longtemps, longtemps.
  Puis je m’aperçus que le soir venait. Alors un désir bizarre, fou, un désir d’amant désespéré s’empara de moi. Je voulus passer la nuit près d’elle, dernière nuit, à pleurer sur sa tombe. Mais on me verrait, on me chasserait. Comment faire ? Je fus rusé. Je me levai et me mis à errer dans cette ville des disparus. J’allais, j’allais. Comme elle est petite cette ville à côté de l’autre, celle où l’on vit ! Et pourtant comme ils sont plus nombreux que les vivants, ces morts. Il nous faut de hautes maisons, des rues, tant de place, pour les quatre générations qui regardent le jour en même temps, boivent l’eau des sources, le vin des vignes et mangent le pain des plaines.
  Et pour toutes les générations des morts, pour toute l’échelle de l’humanité descendue jusqu’à nous, presque rien, un champ, presque rien ! La terre les reprend, l’oubli les efface. Adieu !
  Au bout du cimetière habité, j’aperçus tout à coup le cimetière abandonné, celui où les vieux défunts2 achèvent de se mêler au sol, où les croix elles-mêmes pourrissent, où l’on mettra demain les derniers venus. Il est plein de roses libres, de cyprès vigoureux et noirs, un jardin triste et superbe, nourri de chair humaine.
  J’étais seul, bien seul. Je me blottis dans un arbre vert. Je m’y cachai tout entier, entre ces branches grasses et sombres.
  Et j’attendis, cramponné au tronc comme un naufragé sur une épave.
Les textes principaux
  • 1887
    . Entre raison et déraison
    GUY DE MAUPASSANT
    10 questions associées
Les images
  • 1876
    . La Psyché
    Berthe Morisot
  • 1825
    . Le Cimetière
    Caspar David Friedrich
Le romantisme noir
Le romantisme noir est un courant artistique qui privilégie le fantastique et la nuit, dont il cherche à montrer les beautés. Ses thèmes de prédilection sont la mort, le cauchemar et l’angoisse. Les scènes se déroulent souvent de nuit, dans des lieux désolés, comme un cimetière.
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DYS

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1
H
ier, je suis rentré à Paris.
  Quand je revis ma chambre, notre chambre, notre lit, nos meubles, toute cette maison où était resté tout ce qui reste de la vie d’un être après sa mort, je fus saisi par un retour de chagrin si violent que je faillis ouvrir la fenêtre et me jeter dans la rue. Ne pouvant plus demeurer au milieu de ces choses, de ces murs qui l’avaient enfermée, abritée, et qui devaient garder dans leurs imperceptibles fissures mille atomes d’elle, de sa chair et de son souffle, je pris mon chapeau, afin de me sauver. Tout à coup, au moment d’atteindre la porte, je passai devant la grande glace du vestibule1 qu’elle avait fait poser là pour se voir, des pieds à la tête, chaque jour, en sortant, pour voir si toute sa toilette allait bien, était correcte et jolie, des bottines à la coiffure. Et je m’arrêtai net en face de ce miroir qui l’avait si souvent reflétée. Si souvent, si souvent, qu’il avait dû garder aussi son image.
  J’étais là debout, frémissant, les yeux fixés sur le verre, sur le verre plat, profond, vide, mais qui l’avait contenue tout entière, possédée autant que moi, autant que mon regard passionné. Il me sembla que j’aimais cette glace – je la touchai, – elle était froide ! Oh ! le souvenir ! le souvenir ! Miroir douloureux, miroir brûlant, miroir vivant, miroir horrible, qui fait souffrir toutes les tortures ! Heureux les hommes dont le cœur, comme une glace où glissent et s’effacent les reflets, oublie tout ce qu’il a contenu, tout ce qui a passé devant lui, tout ce qui s’est contemplé, miré dans son affection, dans son amour ! Comme je souffre ! Je sortis et, malgré moi, sans savoir, sans le vouloir, j’allai vers le cimetière.
  Je trouvai sa tombe toute simple, une croix de marbre, avec ces quelques mots : « Elle aima, fut aimée, et mourut. »
  Elle était là, là-dessous, pourrie ! Quelle horreur ! Je sanglotais, le front sur le sol. J’y restai longtemps, longtemps.
  Puis je m’aperçus que le soir venait. Alors un désir bizarre, fou, un désir d’amant désespéré s’empara de moi. Je voulus passer la nuit près d’elle, dernière nuit, à pleurer sur sa tombe. Mais on me verrait, on me chasserait. Comment faire ? Je fus rusé. Je me levai et me mis à errer dans cette ville des disparus. J’allais, j’allais. Comme elle est petite cette ville à côté de l’autre, celle où l’on vit ! Et pourtant comme ils sont plus nombreux que les vivants, ces morts. Il nous faut de hautes maisons, des rues, tant de place, pour les quatre générations qui regardent le jour en même temps, boivent l’eau des sources, le vin des vignes et mangent le pain des plaines.
  Et pour toutes les générations des morts, pour toute l’échelle de l’humanité descendue jusqu’à nous, presque rien, un champ, presque rien ! La terre les reprend, l’oubli les efface. Adieu !
  Au bout du cimetière habité, j’aperçus tout à coup le cimetière abandonné, celui où les vieux défunts2 achèvent de se mêler au sol, où les croix elles-mêmes pourrissent, où l’on mettra demain les derniers venus. Il est plein de roses libres, de cyprès vigoureux et noirs, un jardin triste et superbe, nourri de chair humaine.
  J’étais seul, bien seul. Je me blottis dans un arbre vert. Je m’y cachai tout entier, entre ces branches grasses et sombres.
  Et j’attendis, cramponné au tronc comme un naufragé sur une épave.
DYS

Questions

COMP

Question 1

DOC 1

Énoncé
Que ressent le narrateur en rentrant chez lui ? Pourquoi ?

Question 2

DOC 1

Énoncé
a) Dans quel état se trouve-t-il en apercevant le miroir ? Justifiez en citant des mots, mais aussi en commentant la ponctuation et les temps employés. b) Pourquoi est-il dans cet état ?

Question 3

DOC 1

Énoncé
Quelle figure de style est employée à propos du miroir ? Qu’est-ce que cela indique sur l’état mental du personnage ?

Question 4

DOC 1

Énoncé
Comment comprenez-vous la phrase l. 20 à 25 (« Heureux les hommes [...] » ; « miré dans son affection, dans son amour ! » ) ?

Question 5

DOC 1

Énoncé
Comparez les deux descriptions de la femme dans ce texte (l. 10-11 « pour se voir, des pieds à la tête, chaque jour, en sortant, pour voir si toute sa toilette allait bien, était correcte et jolie, des bottines à la coiffure. » et l. 31-32 « Elle était là, là-dessous, pourrie ! Quelle horreur ! »). Quel changement constatez-vous et quel est l’effet produit ?

Question 6

DOC 1

Énoncé
Pourquoi le narrateur se rend-il au cimetière ? Illustrez votre réponse d’une citation du texte.

Question 7

DOC 1

Énoncé
Que pensez-vous de l’inscription qui se trouve sur la tombe ?

Question 8

DOC 1

Énoncé
a) Le soir tombe. Que décide de faire le narrateur ? b) Cette décision est-elle réfléchie ? Justifiez en citant le texte.

Question 9

DOC 1

Énoncé
Dans quelle partie du cimetière le narrateur se trouve-t-il à la fin de l’extrait ? Qu’a-t-elle de particulier ?

Question 10

DOC 1

Énoncé
Montrez que le cadre est particulièrement propice à la survenue d’évènements étranges.
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