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Les paroles dégelées

DYS

Les paroles dégelées

 En pleine mer, alors que nous tenions des banquets, grignotions, discutions, et faisions de beaux et courts discours, Pantagruel se leva pour scruter l’horizon. Puis il nous dit : « Mes compagnons, vous n’entendez pas quelque chose ? Il me semble que j’entends des gens qui parlent en l’air, et pourtant je ne vois personne. Écoutez. »
  Nous fûmes bien attentifs, et de toutes nos oreilles nous sondions l’air comme de belles huîtres grandes ouvertes, pour discerner si des voix ou quelque son s’y répandaient et, pour n’en rien perdre, nous mettions les mains en pavillon derrière nos oreilles. Néanmoins, malgré cela, nous protestions que nous n’entendions aucune voix. Pantagruel continuait d’affirmer qu’il entendait des voix diverses dans l’air aussi bien d’hommes que de femmes, quand soudain il nous sembla, soit que nous les entendions aussi, soit que c’étaient nos oreilles qui sifflaient. Plus nous persévérions pour écouter, plus nous discernions les voix, jusqu’à entendre des mots entiers.
  Cela nous effraya grandement, et non sans cause, de ne voir personne, et d’entendre des voix et des sons si divers, d’hommes, de femmes, d’enfants, de chevaux : si bien que Panurge s’écria :
  « Ventre Bieu est-ce un mauvais tour ? Nous sommes perdus ! Fuyons ! C’est une embuscade... Frère Jean, es-tu là, mon ami ? Tiens-toi près de moi, je t’en supplie ! […] Fuyons ! Je n’ai pas de courage quand je suis en mer. Dans une cave et ailleurs j’en ai tant et plus. Fuyons ! Sauvons-nous ! Je ne dis pas cela parce que j’ai peur... Car je ne crains rien sauf les dangers, je le dis toujours ! [...] Fuyons, nous ne sommes pas de taille contre eux. Ils sont dix contre un, je vous en assure. De plus, ils sont sur leur territoire, nous ne connaissons pas le pays. Ils nous tueront. Fuyons, il n’y aura pas de honte à ça ! L’homme qui fuit combat deux fois. Retirons-nous au moins. [...] Nous sommes morts. Fuyons ! Par tous les diables, fuyons ! »
  Pantagruel, en entendant l’esclandre que faisait Panurge, s’exclama : « qu’est-ce que c’est que ce fuyard ! Écoutons d’abord pour savoir de qui il s’agit ! Peut-être sont-ils des nôtres. Je ne vois personne. Et pourtant j’en perçois cent mille autour de nous. [...] »
 Le capitaine fit cette réponse : « Seigneur, ne vous effrayez de rien. Ici se trouvent les confins de la mer glaciale, sur laquelle s’est déroulée au commencement de l’hiver dernier une grosse et félonne bataille, entre les Arismapiens et les Néphélibates. Alors tout gela en l’air, les paroles et les cris des hommes et des femmes, le choc des masses, les heurts des harnais, des armures, les hennissements des chevaux, et tout le vacarme d’un combat. Maintenant que la rigueur de l’hiver est passée, et que reviennent la paix et la douceur des beaux jours, ce qui a gelé fond et se fait entendre.
 « Par Dieu, dit Panurge, je le crois. Mais pourrions-nous en voir une de près ? [...]
 ? Tenez, tenez, dit Pantagruel, en voici qui ne sont pas encore dégelées. »
 Il nous jeta alors sur le pont de pleines poignées de paroles gelées, qui semblaient des dragées en forme de perles de toutes les couleurs.
 Nous y vîmes des mots de gueule, des mots de sinople, des mots d’azur, des mots de sable, des mots dorés. Ils fondaient parce qu’ils se réchauffaient entre nos mains, et nous les entendions réellement. Mais nous ne les comprenions pas, car c’était une langue inconnue.
  Frère Jean en avait pris un assez gros dans les mains, qui fit un son pareil à celui que font les châtaignes qui éclatent quand elles sont jetées au feu sans être fendues, et nous sursautâmes tous de frayeur. « Celui-là, c’était un coup de fauchon en son temps », dit frère Jean.
  Panurge demanda à Pantagruel de lui en donner plus. Pantagruel lui répondit qu’il n’y avait que les amoureux qui donnaient leur parole.
 « Alors, vendez-m’en ! » répliqua Panurge.
 « Il n’y a que les avocats qui vendent des mots, répondit Pantagruel. Je vous vendrais plutôt du silence et très très cher ! »
 Cependant il en jeta sur le pont trois ou quatre poignées.
 Et je vis des paroles bien piquantes, des paroles sanglantes, [...] des paroles horribles, et d’autres assez désagréables à voir. Et quand elles furent toutes fondues, nous entendîmes : hin, hin, hin, hin, his, ticque, torche, lorgne, brededin, brededac, frr, frrr, frrr, bou, bou, bou, bou, traccc, trac, trr, trr, trr, trrr, trrrrrr, on, on, on, on, ououououon, goth, mathagoth, et je ne sais quels autres mots barbares. C’étaient les bruits du choc et du hennissement des chevaux lors de l’assaut. […]
  Cela nous amusa beaucoup. Je voulais mettre quelques mots de gueule dans l’huile, pour bien les conserver. Mais Pantagruel m’en empêcha et déclara que c’était de la folie de faire des réserves de ce dont on ne manque jamais.

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