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Histoire d’un mythe moderne





Texte C

Présentation du personnage de Dom Juan par le metteur en scène Jacques Lasalle.

De toutes les créatures moliéresques, Dom Juan est celle qui va le plus loin dans l’absolue dépendance à ses désirs. Deux certitudes le déterminent. La première : « Deux et deux sont quatre, je ne crois que ce que je vois, et du même coup je m’interdis à moi-même, j’exècre chez les autres, toute croyance révélée ». Voilà pour l’athée. La seconde, en corollaire : « je ne suis, je ne veux être que l’instant que je vis ». Voilà pour le jouisseur. […] Il n’est pas de valeurs – famille, pouvoir, honneur de caste, religion – qui puissent résister. Dom Juan est possédé autant qu’il possède. Vertigineux tourniquet.

Jacques Lassalle, extrait du programme du Festival d’Avignon pour sa mise en scène de Dom Juan, 1993.

Le mythe de Don Juan

L’histoire de Don Juan n’a pas été inventée par Molière. La première version littéraire connue date de 1630. Intitulée El Burlador de Sevilla y convidado de piedra, (Le Trompeur de Séville et l’Invité de pierre), elle est écrite par Tirso de Molina, un moine et dramaturge espagnol (► Doc. 1). La pièce connaît un vif succès et, dès les années 1640, on en trouve des adaptations en italien (par Giacinto Andrea Cicognini) et en français (par Dorimond et par Jean de Villiers).

Mais c’est la version de Molière qui fait de cette histoire l’un des principaux mythes modernes. Sous sa plume, « Don Juan » devient « Dom Juan », écrit avec un « m » et non plus un « n », mais le changement n’est bien sûr pas qu’orthographique : chez Molière, Dom Juan n’est plus simplement un séducteur, c’est aussi un libre-penseur, un libertin, qui critique la religion, bafoue le sacrement du mariage, refuse toutes les normes sociales, rejette et méprise son propre père. Molière en fait ainsi un personnage complexe et fascinant, tout à la fois abject par son égocentrisme outré, par la cruauté dont il fait preuve, et admirable dans la mesure où il va jusqu’au bout de ses convictions, quelles qu’en soient les conséquences.

Le mythe est ensuite adapté de nombreuses fois, notamment par Mozart dans un opéra (Don Giovanni), par Hoffmann dans un conte fantastique, ou encore par Charles Baudelaire dans son poème « Don Juan aux Enfers ».


Louis Jouvet dans le rôle de Dom Juan, dans sa propre mise en scène, Théâtre de L’Athénée, Paris, 1947.
Doc. 2
Louis Jouvet dans le rôle de Dom Juan, dans sa propre mise en scène, Théâtre de L’Athénée, Paris, 1947.

Voir les réponses

1
Texte A Que reproche le sieur de Rochemont à la pièce de Molière ?


2
Texte B La version de Thomas Corneille est-elle présentée comme une nouvelle adaptation du mythe de Don Juan ?


3
Texte C Qu’est-ce qui semble fasciner Jacques Lasalle dans le personnage de Dom Juan ?

Tirso de Molina, El Burlador de Sevilla, édition du XVIIe siècle, Bibliothèque nationale, Madrid.
Doc. 1
Tirso de Molina, El Burlador de Sevilla, édition du XVIIe siècle, Bibliothèque nationale, Madrid.

Texte A

Jugement sur la pièce

Qui peut supporter la hardiesse d’un farceur qui a fait plaisanterie de la religion, qui tient école du libertinage et qui rend la majesté de Dieu le jouet d’un maître et d’un valet de théâtre, d’un athée qui s’en rit et d’un valet, plus impie que son maître, qui en fait rire les autres ? Cette pièce a fait tant de bruit dans Paris, elle a causé un scandale si public, et tous les gens de bien en ont ressenti une si juste douleur que c’est trahir visiblement la cause de Dieu de se taire dans une occasion où sa gloire est ouvertement attaquée, où la foi est exposée aux insultes d’un bouffon […] ; où un athée foudroyé en apparence, foudroie en effet et renverse tous les fondements de la religion […].

Sieur de Rochemont, Observation sur une comédie de Molière intitulée Le Festin de Pierre, 1665.

Loïc Corbery dans le rôle de Dom Juan, dans la mise en scène de Jean-Pierre Vincent, Comédie-Française (Théâtre Éphémère), Paris, 2012.
Doc. 3
Loïc Corbery dans le rôle de Dom Juan, dans la mise en scène de Jean-Pierre Vincent, Comédie-Française (Théâtre Éphémère), Paris, 2012.

Le scandale de Dom Juan

En 1664, Le Tartuffe, qui met en scène un escroc faussement dévot, est censuré par les instances religieuses. Pour faire entrer de l’argent dans les caisses de sa troupe, Molière décide alors de reprendre l’histoire de Don Juan, qui a le double avantage d’être à la mode et de mettre en scène un personnage de débauché puni par le Ciel.

Néanmoins, la dimension morale de la pièce de Molière est ambiguë et, malgré le succès de la pièce auprès du public, le dramaturge est contraint d’en supprimer des passages dès la deuxième représentation. La pièce est interdite par le roi au bout d’une quinzaine de représentations. Elle n’est plus jouée du vivant de Molière et sa publication, expurgée, intervient à titre posthume en 1682, quelques mois avant sa réécriture en vers par Thomas Corneille (frère de Pierre Corneille).

Texte B

La réécriture de Thomas Corneille

Cette pièce, dont les Comédiens donnent tous les ans plusieurs représentations, est la même que feu M. de Molière fit jouer en prose quelque temps avant sa mort. Celui qui l’a mise en vers, a pris le soin d’adoucir certaines expressions qui avaient blessé les scrupuleux, et il a suivi la prose dans tout le reste, à l’exception des scènes du troisième et du cinquième actes, où il fait parler des femmes. Ce sont des scènes ajoutées à cet excellent original […].

Thomas Corneille, « Le Libraire au lecteur », Le Festin de Pierre, Comédie mise en vers sur la prose de Feu M. de Molière, 1683.

L’histoire de Dom Juan sur la scène

Après la mort de Molière, c’est donc la version en vers de Thomas Corneille qui est représentée. La première reprise du Dom Juan de Molière a lieu en 1841, mais la pièce reste peu montée.

En 1947, Louis Jouvet la met en scène et interprète le rôle-titre (► Doc. 2). Il dit à propos de Dom Juan : « C’est une des pièces les plus extraordinaires qui existent, que personne ne connaît et qui n’est jamais jouée. » Le destin de la pièce change après cette mise en scène et Dom Juan devient un classique incontournable, qui fascine pour ses innombrables possibilités d’interprétation.

Portrait de Moliere

Molière

(1622 - 1673)

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