L'ATELIER DE CLIO


Au siècle des Lumières, l’histoire est‑elle une science ?




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Une leçon d’histoire à la fin du XVIIIe siècle

L’histoire, si on veut la considérer comme une science, diffère absolument des sciences physiques et mathématiques. Dans les sciences physiques, les faits subsistent ; ils sont vivants, et on peut les représenter au spectateur et au témoin. Dans l’histoire, les faits n’existent plus ; ils sont morts, et l’on ne peut les ressusciter devant le spectateur, ni les confronter au témoin. Les sciences physiques s’adressent immédiatement aux sens ; l’histoire ne s’adresse qu’à l’imagination et à la mémoire : d’où résulte entre les faits physiques, c’est‑à‑dire existants, et les faits historiques, c’est‑à‑dire racontés, une différence importante quant à la croyance qu’ils peuvent exiger. Les faits physiques portent avec eux l’évidence et la certitude, parce qu’ils sont sensibles et se montrent en personne, sur la scène immuable de l’Univers : les faits historiques, au contraire, parce qu’ils n’apparaissent qu’en fantômes dans la glace de l’entendement1 humain où ils se plient aux projections les plus bizarres, ne peuvent arriver qu’à la vraisemblance et à la probabilité. […]

Le mot histoire paraît avoir été employé chez les anciens dans une acception2 assez différente de celle des modernes : les Grecs, ses auteurs, désignaient par lui une perquisition, une recherche faite avec soin. […] Chez les modernes, au contraire, le mot histoire a pris le sens de narration, de récit […]. Pour nous le mot histoire sera toujours synonyme de ceux de recherche, examen, étude des faits.

L’histoire n’est qu’une enquête de faits ; et ces faits ne nous parvenant que par intermédiaires, ils supposent un interrogatoire, une audition de témoins. L’historien qui a le sentiment de ses devoirs, doit se regarder comme un juge qui appelle devant lui les narrateurs et les témoins des faits, les confronte, les questionne, et tâche d’arriver à la vérité, c’est‑à‑dire l’existence du fait, tel qu’il a été.

Constantin-François Volney, Leçons d’histoire prononcées à l’École normale, 1795.

1. L'esprit.
2. Un sens.

Robert Hubert, Caprice avec ruines romaines, XVIIIe siècle, huile sur toile, 100 x 127 cm, fondation Bemberg, Toulouse.

Hubert Robert, Caprice avec ruines romaines, XVIIIe siècle, huile sur toile, 100 x 127 cm, fondation Bemberg, Toulouse.

L’œil de l’historien

Nicolas Offenstadt


Le rapport à l’histoire, dans de nombreuses sociétés, a été marqué par une conception exemplaire du passé. C’est‑à‑dire que le temps passé enseignait le présent, et que l’histoire devait servir de réservoir de pensées et d’exemples pour se saisir du contemporain. […]

Avec le développement, à l’époque moderne, de nouvelles conceptions du temps, tournées vers le progrès, le futur, l’histoire maîtresse de vie perd de l’importance sans pour autant s’effacer. L’idée que l’histoire enseigne, que les exemples du passé informent le présent, voire permettent d’y gouverner parcourt encore de nombreuses pensées ou écrits contemporains. […]

Avec les Lumières et la Révolution française, les conceptions du temps changent grandement. Le temps moderne se veut un temps de progrès, non sans nuances et évolutions, qui se projette vers l’avenir. L’expérience traditionnelle est amplement rejetée, avec des variations d’intensité, tandis que l’unicité de chaque moment est mise en avant. […]

Science du temps, bâtie sur des documents, l’histoire n’en a pas moins une identité discutée. Son statut a toujours suscité nombre de réflexions et d’analyses qui ont pris une tournure spécifique lorsque l’histoire est devenue une discipline universitaire avec ses règles et ses méthodes au XIXe siècle. Pouvait-elle prétendre au statut de sciences à l’instar, ou à l’égal, des sciences dites exactes, des sciences de la nature ? À défaut, ou de manière plus ajustée, faudrait‑il définir la discipline historique comme un procédé de connaissance ou encore un savoir‑faire, à l’image de l’artisanat ? Voire la ranger, avant tout, dans la catégorie du récit, tant l’écriture et la mise en scène sont centrales dans le travail de l’historien ? Ces réflexions sur le métier d’historien ont aussi conduit à des comparaisons, pour jauger proximités et différences, avec celui du juge […] ou du détective […].

Ce débat général s’exprime notamment dans la question des lois de l’histoire. La discipline peut-elle viser à produire des lois du développement des sociétés, tendre vers un strict déterminisme1 ? Comme dans les sciences de la nature, les mêmes causes que l’historien identifierait pourraient-elles avoir les mêmes effets ?


Nicolas Offenstadt, L’Historiographie, 2011, p. 10-12 et p. 34.

1. Enchaînement de causes à effets entre deux événements ou deux faits.

Questions

Voir les réponses
1. Selon Volney, qu’est‑ce qui différencie l’histoire des sciences de la nature ?

2. Quelle méthode Volney préconise‑t‑il pour reconstituer les faits ?

3. Pourquoi est‑il nécessaire de confronter les témoignages ?

4. Quels éléments sont avancés par Nicolas Offenstadt pour définir le changement introduit par les Lumières dans la façon d’écrire l’histoire ?


Clé de lecture

Il s’agit d’un extrait d’une leçon professée par Volney à l’École normale, institution fondée sous la Révolution française pour former les professeurs de la nation.
Volney (1757‑1820) est un philosophe et historien des Lumières dont les observations sur ses voyages en Syrie et en Égypte sont de véritables réflexions sur l’histoire. Dans ce texte, il souligne ce qui fait la singularité de l’histoire par rapport aux autres sciences.

L'enjeu

Au XVIIIe siècle, l’histoire revêt une fonction pédagogique importante, notamment parce qu’elle sert à assurer la formation des souverains. Cependant, si la fonction morale et politique de l’histoire demeure fondamentale, on commence à s’interroger sur l’authenticité et la vérité du discours historique et, plus généralement, sur la façon d’écrire l’histoire. Les Lumières ne cherchent plus simplement à compiler des recueils d’anecdotes, elles s’interrogent sur l’histoire des civilisations, ce qui les fait grandir et ce qui les conduit à décliner, puis à mourir.

MÉTHODE

1. Au XVIIIe siècle, de nombreux auteurs commencent à réfléchir à la question de la scientificité de l’histoire. Le terme de « sciences humaines et sociales » n’existe pas encore, mais il s’agit déjà de distinguer l’histoire des sciences dites « dures », en particulier de la physique et de la chimie.

Volney propose une comparaison entre les deux disciplines.


2. Cette réflexion conduit à l’élaboration de nouvelles règles, plus strictes, pour la discipline historique.

Volney insiste sur l’analyse croisée des sources et l’esprit critique qui doit gouverner l’enquête historique.


3. On cherche également à identifier des « lois de l’histoire », à une époque où la Révolution scientifique permet d’identifier des « lois de la nature ».

Nicolas Offenstadt rappelle que la notion même de « lois de l’histoire » est très contestée : en effet, on ne peut pas faire de véritables expériences en histoire. Il est donc impossible d’identifier précisément les relations de causalité entre des événements historiques.


4. Ces réflexions s’inscrivent dans une nouvelle façon de penser le temps et l’histoire, étroitement connectée aux projets politiques et scientifiques des Lumières.

Nicolas Offenstadt montre bien que l’idéal du progrès joue un rôle majeur dans cette nouvelle conception de l’histoire.
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