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Faire l’histoire d’une question socialement vive : l’usage de la torture pendant la guerre d’Algérie
P.222-223

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L'ATELIER DE CLIO


Faire l’histoire d’une question socialement vive : l’usage de la torture pendant la guerre d’Algérie





L'enjeu

Le 13 septembre 2018, le président de la République Emmanuel Macron sʼest rendu chez Josette Audin pour reconnaître la responsabilité de la France dans la torture et lʼassassinat de son mari Maurice, mathématicien et militant communiste arrêté par lʼarmée française à Alger en 1957. Le président était accompagné de trois historiens et historiennes de la guerre dʼAlgérie : Benjamin Stora, Sylvie Thénault et Raphaëlle Branche. Le fait historique – établi de longue date par la communauté scientifique – finit par sʼimposer face au discours officiel de justification de lʼarmée et à la difficulté de reconnaître que la République a contrevenu à ses principes.

Le document

FACE AU DOCUMENT

1. Pendant la guerre : dénoncer l’usage de la torture

Depuis quelques jours, des bruits courent à Alger, selon lesquels mon mari serait actuellement dans un camp secret, en très mauvaise condition physique, et j’ai la preuve absolue que mon mari1 a été torturé après son arrestation. [...] Mon mari a été gardé par les parachutistes au moins pendant dix jours, du 11 au 21 juin, sans qu’on ait fait état d’un mandat d’arrêt, sans que j’aie su où il se trouvait et pendant ces dix jours, mon mari a subi des tortures. J’espère que les autorités prendront au plus tôt la responsabilité d’annoncer publiquement ce qu’il est réellement advenu de mon mari depuis sa disparition, et que ceux qui se sont rendus coupables ou complices de ces fautes graves seront châtiés.

Lettre de Josette Audin au journal Le Monde, 13 août 1957.

1. Il s'agit de Maurice Audin, jeune mathématicien vivant à Alger. Arrêté par l'armée française, il a été torturé et assassiné en juin 1957. Sa femme Josette alerte les lecteurs du Monde : plusieurs intellectuels, dont l'historien Pierre Vidal-Naquet, fondent alors le comité Maurice Audin pour faire la lumière sur cette affaire.

2. Après la guerre, le long silence de l’armée

En Algérie, autant que par ses opérations militaires, l’armée a caractérisé d’abord son action par un considérable et original travail de pacification. [...] L’armée française a mené son combat avec une totale efficacité dans l’honneur et la dignité. Certains, pendant la bataille d’Alger en particulier, ont été confrontés à un dilemme : se salir les mains en interrogeant durement de vrais coupables ou accepter la mort certaine d’innocents. S’il y eut des dérives, elles furent marginales et en contradiction même avec les méthodes voulues et les objectifs poursuivis par la France et son armée ; alors que c’est au nom de leurs principes de guerre que les terroristes et même les combattants du FLN mutilaient et massacraient par l’attentat et l’assassinat femmes, enfants, population civile tant algérienne qu’européenne.

Manifeste des 521 officiers généraux ayant servi en Algérie, 18 mars 2002.

Clé de lecture

Pendant la guerre d’Algérie, des intellectuels – comme lʼhistorien Pierre Vidal-Naquet – et des artistes tentent d’alerter le grand public sur l’usage généralisé de la torture en Algérie.
Au début des années 2000, alors que plusieurs témoignages de militants algériens ayant été torturés par l’armée française sont publiés, d’anciens militaires français réagissent. Certains, comme ici, nient l’usage de la torture ; d’autres la justifient comme un mal nécessaire.

L’œil de l’historienne

Raphaëlle Branche

Pour comprendre la place de la torture dans la guerre [d’Algérie], il faut revenir à son statut. C’est une violence interdite. Tout le monde le sait et elle est néanmoins pratiquée. C’est très complexe dès lors que l’armée est censée appliquer les lois de la République. [...] En même temps, l’armée est soutenue et elle n’est pas sanctionnée en tant qu’institution, comme les soldats ne sont pas sanctionnés en tant qu’individus. C’est un indice de sa place : la torture n’est pas marginale, il ne s’agit pas de bavures. La torture, quoiqu’interdite, fait partie des violences disponibles pour les soldats en Algérie. Quoiqu’interdite, elle est autorisée et on ferme les yeux sur elle. [...]

L’analyse qui va gouverner l’usage massif de la torture, c’est une analyse politique produite par les militaires, notamment à partir de 1957. Cette analyse consiste à penser que le FLN contraint et terrorise la population algérienne et que ce terrorisme est efficace. La pauvre armée démocratique et républicaine française ne pourrait rien face à des méthodes autoritaires, communistes, etc. La contre-terreur est le meilleur moyen d’y répondre. C’est donc une logique revendiquée de terreur, ce que beaucoup ne veulent pas voir à l’époque. C’est le seul moyen de gagner la guerre.

Ce n’est pas l’argumentaire utilisé en métropole ou face aux soldats. On explique à ces derniers qu’il faut interpeller des « terroristes » et les torturer pour qu’ils donnent l’emplacement des bombes qu’ils viennent de poser. En réalité, on sait très bien que les personnes torturées ne sont pas des terroristes mais souvent des collecteurs de fonds, des ravitailleurs du FLN, des infirmières, des combattants – ce sont des militants de ce type et non des terroristes au sens du terroriste qui vient de poser une bombe. Cet argumentaire sera très efficace parce que l’ennemi est d’abord un parti et un opposant politiques. Il s’agit de lui faire mal et de faire mal à l’ensemble des gens qui pourraient l’écouter et croire qu’il pouvait prendre le pouvoir. Il s’agit bien de terroriser un groupe. Le sens de mon travail était d’affirmer qu’il ne fallait surtout pas se cantonner au face-à-face bourreau-victime et voir que l’un comme l’autre appartiennent à des groupes, des collectifs. L’un agissait au nom de la France et l’autre était visé en tant que membre d’une communauté autre, perçue comme autre.

Entretien avec Raphaëlle Branche, auteure de La Torture et l'armée pendant la guerre d'Algérie (Paris, Gallimard 2001), publié sur Nonfiction.fr, 28 mars 2012.

Supplément numérique

Cliquez ici pour retrouvez une interview de Raphaëlle Branche sur les prisonniers du FLN, une vidéo Mediapart.

ÉCLAIRAGE


1
Face à un objet d’étude complexe, l’historienne cherche d’abord à définir son sujet.

Raphaëlle Branche explique ainsi que la torture est à la fois interdite (par le droit) et autorisée (dans les faits).


2
Une analyse croisée de différentes sources permet de rechercher des indices concordants afin de combler les « silences » des documents officiels.

En plus des témoignages des torturés, Raphaëlle Branche s’appuie sur des lettres de soldats français, des journaux intimes ou encore des entretiens oraux avec d’anciens militaires.


3
L’historienne cherche à la fois à étudier des faits et à les comprendre, en les replaçant dans leur contexte.

Raphaëlle Branche montre que la torture en Algérie vise à terroriser toute la population algérienne. La torture sʼinscrit donc dans une stratégie globale.


4
Les historiens produisent des connaissances qui peuvent faire évoluer le débat public.

En réaction aux travaux de Raphaëlle Branche, plusieurs militaires français tentent de nuancer l’importance de la torture durant la guerre d’Algérie, voire de la justifier pour « sauver l’honneur » de l’armée.

Questions

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1
Quels sont les éléments qui permettent d’établir que la place de la torture pendant la guerre d’Algérie, loin d’être marginale, est systémique ?


2
Quel lien peut-on faire entre la politique de pacification de l’armée et l’usage de la torture ?


3
Comment peut-on interpréter le délai entre l’établissement scientifique des faits et leur reconnaissance officielle tardive ?
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