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Déconstruire la thèse du « choc des civilisations »
P.322-323

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L'ATELIER DE CLIO

Déconstruire la thèse du « choc des civilisations »




L'enjeu

Après la disparition de l’URSS, nombreux sont les intellectuels qui tentent d’expliquer le nouveau fonctionnement du monde. Samuel P. Huntington (1927‑2008), professeur à l’université de Harvard, théorise à partir de 1993 le « choc des civilisations » : alors que la Guerre froide était marquée par un affrontement idéologique (libéralisme contre communisme), le nouveau monde serait structuré par les oppositions culturelles et religieuses entre neuf grandes « civilisations ». Plus précisément : l’Occident jouerait désormais sa survie face à l’islam et à la civilisation chinoise. Pour beaucoup, le 11 Septembre est venu corroborer cette thèse, mais elle est également critiquée par plusieurs historiens.

Le document

FACE AU DOCUMENT

La théorie du « choc des civilisations » selon Samuel P. Huntington

Dans le monde d’après la Guerre froide, les distinctions majeures entre les peuples ne sont pas idéologiques, politiques ou économiques. Elles sont culturelles. [...] Dans le monde nouveau qui est désormais le nôtre [...] la rivalité entre grandes puissances est remplacée par le choc des civilisations. [...] Les différences majeures dans le développement politique et économique d’une civilisation à l’autre s’enracinent à l’évidence dans leurs différences culturelles. La réussite économique de l’Extrême‑Orient prend sa source dans la culture asiatique. [...] La culture musulmane explique pour une large part l’échec de la démocratie dans la majeure partie du monde musulman. [...] L’axe central de la politique mondiale d’après la Guerre froide est ainsi l’interaction entre, d’une part, la puissance et la culture de l’Occident, et, d’autre part, la puissance et la culture des civilisations non occidentales. [...] L’Occident n’est plus désormais le seul à être puissant. La politique internationale est devenue multipolaire et multicivilisationnelle. [...]

Les civilisations forment les tribus humaines les plus vastes, et le choc des civilisations est un conflit tribal à l’échelle globale. [...] Les espoirs de « partenariats » intercivilisationnels étroits [...] ne se réaliseront pas. [...] La confiance et l’amitié seront rares. [...]

Samuel P. Huntington, Le Choc des civilisations, Odile Jacob, 2000 (1re édition anglaise en 1996).

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Fond de carte
Civilisations
Africaine
Bouddhiste
Chinoise
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Islamique
Japonaise
Latino-américaine
Occidentale
Orthodoxe

L’œil de l’historien

Browning Tzvetan Todorov

[...] Le monde contemporain est-il aussi simple que nous le dépeint Huntington ? [...] L’élément dont la fragilité saute d’abord aux yeux, ce sont les « civilisations » elles‑mêmes. Employant le mot au pluriel, Huntington lui donne le sens de « grandes cultures », dans l’espace et/ou dans le temps. Cependant, rien qu’à lire l’énumération des huits candidats, on voit qu’on glisse d’un critère à l’autre : tantôt c’est la religion qui décide, tantôt la langue, tantôt la géographie. Résultat, ces civilisations ne forment pas un système cohérent : certaines correspondent à un grand pays, d’autres rassemblent des populations extrêmement hétérogènes. Le dénominateur commun de plus d’un milliard de musulmans, par exemple, à savoir le même livre saint, ne paraît pas suffisant pour assurer l’unité de cette « civilisation » qui s’étend de l’Indonésie au Sénégal. L’islam lui‑même n’a pas été interprété de la même manière tout au long des siècles de son existence [...]. Non seulement les cultures vivantes sont en constante transformation, mais chaque individu est porteur de cultures multiples. [...] À force de se côtoyer, celles‑ci se sont influencées mutuellement, se sont emprunté des éléments et ont produit des formes hybrides [...]. Le christianisme qui prospère en Europe est une importation du Moyen‑Orient, tout comme le bouddhisme, né en Inde, marquera surtout les pays de la péninsule indochinoise, la Chine, le Japon. [...]

De nombreux autres commentateurs ont emboîté le pas à Huntington et annoncé que l’islam était entré en guerre contre l’Occident. [...] L’idée d’une guerre globale entre l’islam et l’Occident impie cadre bien avec les déclarations des chefs jihadistes eux‑mêmes, qui s’en servent pour recruter de nouveaux adhérents. [...] La théorie du choc des civilisations est adoptée par tous ceux qui ont intérêt à traduire la complexité du monde en termes d’affrontement entre entités simples et homogènes [...]. Lorsqu’on examine, non les discours de propagande, mais le témoignage des combattants [jihadistes] eux‑mêmes, la religion ne vient pas en première place. [...] Ils évoquent leurs sympathies pour la population réduite à la misère, victime de l’arbitraire des classes dirigeantes vivant dans le luxe et la corruption, et qui ne se maintiendraient au pouvoir que grâce au soutien du gouvernement américain (ainsi au Pakistan, en Arabie Saoudite, en Égypte). [...] Les guerres [...] ont, on l’a dit, des raisons politiques, sociales, économiques, démographiques. On n’a pas besoin d’évoquer l’islam ou le choc des civilisations pour expliquer pourquoi des Afghans ou des Irakiens résistent aux forces militaires occidentales occupant leur territoire.


Tzvetan Todorov, La Peur des barbares : au-delà du choc des civilisations, Paris, Robert Laffont, 2008.

ÉCLAIRAGE


1
Les historiens des idées s’interrogent d’abord sur la définition donnée aux concepts et sur leurs limites.

L’historien T. Todorov explique ainsi qu’en distinguant neuf civilisations selon la langue, la religion ou encore la géographie, S. Huntington fonde sa thèse sur une définition fragile et un concept flou.



2
Analyser un concept, c’est aussi le confronter aux connaissances scientifiques du présent et du passé.

T. Todorov démontre que le concept de « civilisation » ne reflète ni la diversité des cultures aujourd’hui ni leur évolution historique. Les cultures changent selon les pays, les individus et les époques.



3
Les historiens des idées sont aussi attentifs aux objectifs de ceux qui emploient des concepts simplistes.

T. Todorov montre qu’en construisant des blocs homogènes, S. Huntington ne fait que développer une vision binaire du monde (opposant un nous aux autres) — vision qui est exactement celle défendue par les terroristes islamistes comme Oussama ben Laden.

Questions

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1
Montrez que derrière son apparente logique, le découpage du monde en neuf civilisations ne s’appuie sur aucun critère scientifique fiable.


2
Expliquez comment le recours à l’histoire permet de critiquer le caractère supposément homogène de chaque civilisation.


3
Analysez les points communs entre la vision du monde selon Huntington et celle des terroristes islamistes.


4
Identifiez ce qui permet finalement de mieux expliquer les conflits que les prétendues oppositions religieuses et civilisationnelles.
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