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Roues en folie
P.190-191

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Roues en folie





BLAISE CENDRARS

BLAISE CENDRARS

(1887-1961)


BLAISE CENDRARS (1887-1961) est le pseudonyme (formé sur « braises, cendres, art ») de Frédéric Sauser, écrivain suisse. Grand voyageur, jongleur, chercheur d’or, passionné d’art africain et de cinéma, il perd le bras droit pendant la Première Guerre mondiale. Son œuvre célèbre l’aventure et la modernité en mêlant réalité et imaginaire.

BLAISE CENDRARS, Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France

À seize ans, Cendrars fugue et prend un train pour Moscou.

  En ce temps-là j’étais en mon adolescence
J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance
    J’étais à 16 000 lieues1 du lieu de ma naissance
    J’étais à Moscou, dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares
Et je n’avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours
Car mon adolescence était si ardente et si folle
Que mon cœur tour à tour brûlait comme le temple d’Ephèse ou comme la Place Rouge de Moscou quand le soleil se couche. [...]
J’avais faim
Et tous les jours et toutes les femmes dans les cafés et tous les verres
J’aurais voulu les boire et les casser
Et toutes les vitrines et toutes les rues
Et toutes les maisons et toutes les vies
Et toutes les roues des fiacres2 qui tournaient en tourbillon sur les mauvais pavés
J’aurais voulu les plonger dans une fournaise3 de glaives4

Et j’aurais voulu broyer tous les os
Et arracher toutes les langues

[Le poète se rend en Chine par le Transsibérien, plus longue ligne de chemin de fer du monde. Il est d’abord enthousiasmé par cette aventure.]

Et pourtant, et pourtant
J’étais triste comme un enfant.
Les rythmes du train
La « moëlle chemin-de-fer »5 des psychiatres américains
Le bruit des portes des voix des essieux grinçant sur les rails congelés
Le ferlin6 d’or de mon avenir
Mon browning7 le piano et les jurons des joueurs de cartes dans le compartiment d’à côté
L’épatante présence de Jeanne8
L’homme aux lunettes bleues qui se promenait nerveusement dans le couloir et qui me regardait en passant
Froissis de femmes
Et le sifflement de la vapeur9
Et le bruit éternel des roues en folie dans les ornières du ciel
Les vitres sont givrées
Pas de nature !
Et derrière les plaines sibériennes, le ciel bas et les grandes ombres des Taciturnes10 qui montent et qui descendent [...]
Je reconnais tous les pays les yeux fermés à leur odeur
Et je reconnais tous les trains au bruit qu’ils font
      Les trains d’Europe sont à quatre temps tandis que ceux d’Asie sont à cinq ou sept temps
      D’autres vont en sourdine, sont des berceuses
      Et il y en a qui dans le bruit monotone des roues me rappellent la prose lourde de Maeterlinck11
      J’ai déchiffré tous les textes confus des roues et j’ai rassemblé les éléments épars d’une violente beauté
      Que je possède
      Et qui me force.


BLAISE CENDRARS, Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France, 1913, Fondation Martin Bodmer/PUF, 2011.

1. Ancienne unité de distance (1 lieue = env. 4 km).
2. Voiture à cheval.
3. Brasier, feu.
4. Épées.
5. Inflammation de la moëlle épinière que l’on croyait causée par les voyages en train.
6. Petite monnaie.
7. Revolver américain confié au poète par le bijoutier qu’il accompagne.
8. Prostituée parisienne rencontrée dans le train ; le poète se lie avec elle et lui dédie le poème.
9. C’est un train à vapeur.
10. Lieux silencieux : forêts ou montagnes.
11. Écrivain belge, prix Nobel de littérature en 1911.

Air, fer et eau

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L'image

Quels liens faites-vous entre le tableau et le poème ? Commentez le sujet du tableau, mais aussi la manière dont il est peint.



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Retrouvez l’histoire du Transsibérien (vidéo INA).
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Le texte

COMPÉTENCE - J'utilise des repères étymologiques et d'histoire de la langue

Le lyrisme du voyage

1
Selon vous, pourquoi le poète est-il parti de chez lui ? Justifiez votre réponse.



2
Quels sentiments et émotions exprime-t-il ?



3
Le poème est dédié « aux musiciens ». Qu’est ce qui le rend musical ? Observez le rythme, les sonorités (assonances, allitérations, etc). Donnez des exemples précis.



4
En quoi peut-on dire que ce poème est lyrique ? Donnez plusieurs arguments, illustrés d’exemples.



Une poésie nouvelle

5
En quoi la forme du poème (la manière dont il est écrit) est-elle moderne ?



6
En quoi le contenu du poème est-il moderne pour l’époque ?



7
a) Cherchez l’étymologie du mot émotion. b) Quels sont les différents sens du mot transport ? c) Quels liens pouvez-vous faire entre le voyage en train et la poésie ? Approfondissez le plus possible votre réponse.



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