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JULES VALLÈS

JULES VALLÈS

(1832‑1885)


JULES VALLÈS (1832-1885) est un écrivain et homme politique français. Dans son roman L’Enfant, il fait le récit de son enfance, présentée comme pauvre et malheureuse. Il s’y donne le nom de Jacques Vingtras.

JULES VALLÈS, L’Enfant

  J’ai été puni un jour : c’est, je crois, pour avoir roulé sous la poussée d’un grand, entre les jambes d’un petit pion1 qui passait par là, et qui est tombé derrière par-dessus tête ! Il s’est fait une bosse affreuse, et il […] s’est fâché.
Il m’a mis aux arrêts2 ; il m’a enfermé lui-même dans une étude3 vide, a tourné la clef, et me voilà seul entre les murailles sales, devant une carte de géographie qui a la jaunisse, et un grand tableau noir où il y a des ronds blancs et la binette du censeur4.
Je vais d’un pupitre à l’autre : ils sont vides – on doit nettoyer la place, et les élèves ont déménagé.
  Rien, une règle, des plumes rouillées, un bout de ficelle, un petit jeu de dames, le cadavre d’un lézard, une agate5 perdue.
  Dans une fente, un livre : j’en vois le dos, je m’écorche les ongles à essayer de le retirer. Enfin, avec l’aide de la règle, en cassant un pupitre, j’y arrive ; je tiens le volume et je regarde le titre :

ROBINSON CRUSOÉ
  Il est nuit.
  Je m’en aperçois tout d’un coup. Combien y a-t-il de temps que je suis dans ce livre ? Quelle heure est-il ? Je ne sais pas, mais voyons si je puis lire encore ! Je frotte mes yeux, je tends mon regard, les lettres s’effacent, les lignes se mêlent, je saisis encore le coin d’un mot, puis plus rien.
J’ai le cou brisé, la nuque qui me fait mal, la poitrine creuse ; je suis resté penché sur les chapitres sans lever la tête, sans entendre rien, dévoré par la curiosité, collé aux flancs de Robinson, pris d’une émotion immense, remué jusqu’au fond de la cervelle et jusqu’au fond du cœur ; et en ce moment où la lune montre là-bas un bout de corne, je fais passer dans le ciel tous les oiseaux de l’île, et je vois se profiler la tête longue d’un peuplier comme le mât du navire de Crusoé ! Je peuple l’espace vide de mes pensées, tout comme il peuplait l’horizon de ses craintes ; debout contre cette fenêtre, je rêve à l’éternelle solitude et je me demande où je ferai pousser du pain…
La faim me vient : j’ai très faim.
  Vais-je être réduit à manger ces rats que j’entends dans la cale6 de l’étude ?Comment faire du feu ? J’ai soif aussi. Pas de bananes ! Ah ! lui, il avait des limons7 frais ! Justement j’adore la limonade !
  Clic, clac ! on farfouille dans la serrure.
  Est-ce Vendredi ? Sont-ce des sauvages ?
C’est le petit pion qui s’est souvenu, en se levant, qu’il m’avait oublié, et qui vient voir si j’ai été dévoré par les rats, ou si c’est moi qui les ai mangés.


JULES VALLÈS, L’Enfant, 1879.

1. Surveillant.
2. En détention (en retenue).
3. Une salle de classe.
4. La tête du directeur adjoint.
5. Bille.
6. Partie d’un bateau qui est sous le pont.
7. Citrons.

Le mythe de Robinson Crusoé

L’histoire de Robinson s’inspire d’une histoire vraie, celle d’Alexandre Selkirk, marin écossais qui, suite à une dispute avec son capitaine, fut abandonné sur une ile déserte du Pacifique durant quatre ans avant d’être recueilli par un navire et ramené en Grande‑Bretagne. Daniel Defoe en a fait un roman en 1719. En 1971, Michel Tournier a réécrit cette histoire dans Vendredi ou la vie sauvage.

100% Numérique

Retrouvez le mythe de Robinson Crusoé revu par C’est Pas Sorcier !

En retenue


Robinson Crusoé

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Questions

COMPÉTENCE - Je découvre les liens entre structure, sens et orthographe des mots


Jacques et Robinson

1
Pourquoi Jacques est-il enfermé dans une étude ?



2
Quels sont les points communs entre cette situation et celle de Robinson sur son ile ?



Le pouvoir de la lecture

3
a) Que s’est-il passé entre les lignes 22‑24 (« Il est nuit. » l. 22 à « je puis lire encore » l. 24) ?
b) D’après vous pourquoi n’est-ce pas raconté ?



4
Dans quel état Jacques se trouve-t-il quand il a terminé sa lecture ? Justifiez.



5
a) De la ligne 27 « J'ai le cou brisé » à la ligne 30 « fond du cœur », relevez le champ lexical des sentiments.
b) Qu’a éprouvé Jacques en lisant ?



6
Grâce à la lecture, qu’a pu faire Jacques alors qu’il était enfermé dans la salle de retenue ?



Réalité et imaginaire

7
« Je fais passer dans le ciel tous les oiseaux de l’île et je vois se profiler la tête longue d’un peuplier. » (l. 31‑33)
a) Qui est « je » ici ?
b) Pour qui se prend-il ?



8
À la fin du texte, Jacques est-il revenu à la réalité ou est-il encore dans l’imaginaire du livre ? Pour vous aider, observez la ponctuation.



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