Duchesse de Guise par son premier mariage, Anne d'Este (future duchesse de Nemours) s'en prend ici au roi Henri III, responsable de l'assassinat de ses deux fils après la mort de son époux. Tous trois étaient les chefs du parti catholique durant les guerres de religion.
Je ne sais, roi cruel, depuis quand tu es devenu si aveugle que tu ne regardes plus ta conduite. Je ne sais, tyran inhumain, quelle serpentine1 et suppliciante rage s'est emparée de ton cœur pour avoir usé de tant de cruautés envers mes enfants qu'il est impossible d'en montrer plus.
Quelles offenses ont été commises envers toi pour les avoir fait massacrer de coups sous tes yeux ? Où sont les belles déclarations que tu as faites aux États2 et ailleurs, de maintenir la cohésion de tous les catholiques et de t'armer contre les hérétiques jusqu'à la dernière goutte de ton sang ? Où est ta foi, jurée et rejurée ? Que pensais-tu et dans quelles dispositions étais-tu quand tu reçus ton Créateur3 dernièrement après de telles déclarations ? Le Diable s'est bien rendu maître de toi pour faire assassiner et supplicier ceux qui ont mis la couronne sur ta tête, t'ont mis le sceptre en main et ont préservé ton héritage qui était disputé jusque-là.
Réponds-moi : en quel état était le Royaume de France quand un prince de Condé, un amiral4 et leur suite huguenote tenaient ton frère et toi sous tutelle et s'étaient emparés de tes meilleures villes ? Hélas, tout était perdu quand Monsieur de Guise, mon défunt mari, et mes enfants aux dépens de leur sang et de leurs biens ont chassé, les armes à la main, tes ennemis et ont fait de ton frère Charles l'héritier de ce diadème royal ; c'est alors que mon mari, par trahison, pour un service si mal récompensé, perdit le premier la vie. Mais qu'eussent fait de toi et de ton royaume les reîtres5, venus plusieurs fois en France, si mes enfants assistés de la majesté divine ne les en avaient chassés ? À quoi donc as-tu pensé en les traitant si cruellement ?
Je t'assure que la vengeance de Dieu ne tardera guère à t'en punir et, pour rendre celle-ci plus cuisante encore, pour ajouter offense sur offense, je t'en prie, fais-moi mourir avec mes enfants car c'est ce que je désire le plus. Ce faisant, de roi cruel et inhumain, je dirai que tu seras doux et courtois. Voilà la seule requête que je veux t'adresser ; octroie-la-moi, je t'en supplie.
1. Serpentine : perfide (comme est censé l'être le serpent).
2. Il s'agit des États généraux de Blois (1588-1589) durant lesquels le Roi avait essayé de reprendre l'initiative dans la guerre opposant catholiques et protestants.
3. Tu reçus ton Créateur : tu reçus la communion, selon la liturgie catholique.
4. Référence aux chefs du parti protestant, le prince de Condé et l'amiral de Coligny. Le roi avait refusé de déclarer ce dernier coupable de la mort du duc de Guise.
5. Reîtres : cavaliers allemands employés par les grands seigneurs protestants.