Les lois de la conscience, que nous disons relever de la nature, ont leur origine dans les coutumes. Chacun respecte en son for intérieur1 les opinions et les mœurs pratiquées et admises autour de lui ; il ne peut s'en affranchir sans remords ; leur application lui vaut l'approbation générale2 [...]. En vérité, parce que, dès notre naissance, nous humons3 avec notre premier lait ce qui est habitudes et coutumes et que le monde nous apparaît d'une certaine façon quand nous le voyons pour la première fois, il semble que nous ne sommes nés que sous condition de nous y soumettre à notre tour et que les idées, en cours autour de nous, que nos pères nous ont infusées en nous donnant la vie, soient absolues et édictées par la nature. [...]
Les peuples, faits à la liberté4, habitués à se gouverner eux-mêmes, tiennent toute autre forme de gouvernement pour monstrueuse et contraire à la nature ; ceux qui sont accoutumés à la monarchie, pensent de même. Ces derniers, quelle que soit la possibilité d'en changer que leur offre la fortune, alors même qu'ils ont eu de grandes difficultés à se débarrasser d'un maître qui ne leur convenait pas, ne pouvant se résoudre à prendre en haine d'en avoir un, se hâtent de s'en donner un nouveau, avec lequel ils éprouvent les mêmes difficultés. – C'est par un effet de l'habitude, que chacun est satisfait du lieu où la nature l'a placé ; les populations sauvages de l'Écosse n'ont que faire de la Touraine, pas plus que les Scythes5 de la Thessalie6. – Darius7 demandait à des Grecs s'ils se sentaient portés à faire comme dans l'Inde, où il est dans les coutumes de manger les parents qui viennent à mourir, dans l'idée qui y règne qu'on ne saurait leur donner plus honorable sépulture que son propre corps ; à quoi les Grecs répondirent que pour rien au monde, ils ne se plieraient à cet usage. S'étant aussi de même adressé aux Indiens, pour tenter de leur persuader l'abandon de cette coutume et l'adoption de celle des Grecs qui brûlaient les corps de leurs pères, ce prince vit sa proposition soulever une plus grande horreur encore. Chacun en agit ainsi, d'autant que l'habitude fait que nous ne voyons pas les choses sous leur vrai jour : « Il n'est rien de si grand, de si admirable au premier abord que, peu à peu, on ne regarde avec moins d'admiration.8 »