Je doute que toute la philosophie du monde parvienne à supprimer l'esclavage : on en changera tout au plus le nom. Je suis capable d'imaginer des formes de servitude pires que les nôtres, parce que plus insidieuses : soit qu'on réussisse à transformer les hommes en machines stupides et satisfaites, qui se croient libres alors qu'elles sont asservies, soit qu'on développe chez eux, à l'exclusion des loisirs et des plaisirs humains, un goût du travail aussi forcené que la passion de la guerre chez les races barbares. À cette servitude de l'esprit, ou de l'imagination humaine, je préfère encore notre esclavage de fait. Quoi qu'il en soit, l'horrible état qui met l'homme à la merci d'un autre homme demande à être soigneusement réglé par la loi. J'ai veillé à ce que l'esclave ne fût plus cette marchandise anonyme qu'on vend sans tenir compte des liens de famille qu'il s'est créés, cet objet méprisable dont un juge n'enregistre le témoignage qu'après l'avoir soumis à la torture, au lieu de l'accepter sous serment. J'ai défendu qu'on l'obligeât aux métiers déshonorants ou dangereux, qu'on le vendît aux tenanciers de maisons de prostitution ou aux écoles de gladiateurs. Que ceux qui se plaisent à ces professions les exercent seuls : elles n'en seront que mieux exercées. Dans les fermes, où les régisseurs abusent de sa force, j'ai remplacé le plus possible l'esclave par des colons libres. Nos recueils d'anecdotes sont pleins d'histoires de gourmets jetant leurs domestiques aux murènes, mais les crimes scandaleux et facilement punissables sont peu de chose au prix de milliers de monstruosités banales, journellement perpétrées par des gens de bien au cœur sec que personne ne songe à inquiéter. On s'est récrié quand j'ai banni de Rome une patricienne riche et considérée qui maltraitait ses vieux esclaves ; le moindre ingrat qui néglige ses parents infirmes choque davantage la conscience publique, mais je vois peu de différence entre ces deux formes d'inhumanité.