L'ATELIER DE CLIO


Comment les historiens travaillent-ils avec des archives ?




Le document

FACE AU DOCUMENT

Un couple de Parisiens accusés de vol en avril 1769

19 avril 1769 : Plainte n°1
Noël Le Plé fruitier louant une chambre dans la maison où il demeure rue Charlot nous a déclaré que le nommé Becquet et sa femme, acteurs chez Neuvemaison, directeur de spectacle, qui étaient logés chez lui depuis environ un an, s’en sont allés lundi dernier sur les dix heures du matin et n’ont pas reparu depuis. En entrant hier dans la chambre qu’occupaient Becquet et sa femme, il s’est aperçu qu’ils lui avaient emporté et volé un chandelier de cuivre jaune, un miroir de toilette, une serviette de toile unie marquée des lettres NP en fil bleu.

22 avril 1769 : Plainte n°2
Michel Bourjot, âgé de quarante et un an, bourgeois de Paris, demeurant rue de la Tixéranderie a déclaré que le treize de ce mois vers neuf heures et demi du soir il a été souper chez Charonnat, marchand de vin, avec Becquet et sa femme, acteurs de Neuvemaison, directeur de spectacles. En sortant vers minuit il s’est aperçu que sa montre en or lui avait été volée. Il dit qu’il ne sait qui soupçonner de ce vol, mais que ce ne pouvait qu’être quelqu’un en sa compagnie, et il observe que la femme Becquet était à côté de lui à sa droite.

22 avril 1769 : Interrogatoire de Jean-Louis Becquet, suspect
Enquis de1 nous dire qui il est ? Nous a dit se nommer Jean-Louis Becquet, natif de Saint-Quentin, âgé de vingt-trois ans, écrivain, demeurant depuis lundi à Saint-Cloud.
Enquis de nous dire où il demeurait avant ? Chez le nommé Le Plé fruitier et logeur rue Charlot.
Enquis de nous dire ce que fait sa femme ? A dit qu’elle est actrice dans les jeux de spectacles.
Enquis de nous dire s’il n’est pas vrai qu’en s’en allant avec sa femme ils ont emporté […] un chandelier de cuivre jaune, une serviette de toile et un petit miroir de toilette ? A dit qu’il a à la vérité emporté le chandelier de cuivre jaune mais qu’il l’a payé à Le Plé parce qu’il était cassé, qu’il ne lui a pas rendu la serviette mais qu’il la lui remettra, et qu’il n’avait pas vu du tout de miroir de toilette dans la chambre. […]

Archives nationales , Y//14464.


1. On lui demande de.

MÉTHODE

1. Face à un document d’archive, il faut commencer par identifier les acteurs et les actrices mentionnés par les documents.

On croise ici Jean-Louis Becquet et sa femme, deux acteurs parisiens, accusés de vol par Noël Le Plé (un fruitier) et Michel Bourjot (un bourgeois).


2. Les documents sont souvent courts, parfois incomplets (car abîmés par le temps, ou en partie perdus). Il faut essayer de rassembler les éléments pour mieux comprendre l’enchaînement des faits.

Arlette Farge parle ainsi de « monde morcelé ». Ici, par exemple, l’affaire est constituée de trois documents distincts : deux plaintes et un interrogatoire.


3. L’historien analyse l’archive de deux façons différentes : il recueille les informations données par le suspect, et il réfléchit à tout ce que cela révèle de l’individu qui les dit.

Il faut s’intéresser à la fois à ce qui se dit et à la façon dont c’est dit : le vocabulaire, les arguments avancés peuvent être très éclairants.


4. Face à ces documents judiciaires, l’historien ne peut pas savoir si le couple a réellement volé des objets. Mais l’important n’est pas là : les archives permettent de s’approcher de la vie quotidienne des gens de l’époque.

Comme souvent dans les archives judiciaires, on ne connaît pas la fin de l’affaire évoquée ici. Mais on a eu un aperçu des conditions de vie d’un Parisien modeste au XVIIIe siècle, qui a laissé peu de traces de son existence.

L’œil de l’historienne

Arlette Farge, Le goût de l’archive, Paris


L’archive est une brèche dans le tissu des jours [...] En elle, tout se focalise sur quelques instants de vie de personnages ordinaires, rarement visités par l’histoire [...] Elle décrit avec les mots de tous les jours le dérisoire et le tragique sur un même ton, où l’important pour l’administration est de connaître qui sont les responsables et comment les punir. Aux questions succèdent des réponses ; chaque plainte, chaque procès-verbal est une scène où se formule ce qui habituellement ne prend pas la peine de l’être. [...] L’archive foisonne de personnages, plus que n’importe quel texte ou n’importe quel roman. [...]

L’important n’est plus ici de savoir si les faits racontés ont exactement eu lieu de cette façon. [...] L’archive ne dit peut-être pas la vérité, mais elle dit de la vérité. [...] Ce qui est visible, là, dans ces mots épars, ce sont des éléments de la réalité qui, par leur apparition en un temps historique donné, produisent du sens. C’est sur leur apparition qu’il faut travailler, c’est ici qu’on doit tenter le déchiffrement. [...]

L’archive judiciaire présente un monde morcelé. On le sait, la plupart des interrogatoires sont faits de questions aux réponses souvent lacunaires et imprécises, de parcelles de phrases et de morceaux de vie, au fil conducteur la plupart du temps peu visible. [...] Les mots dits, les courts récits rapportés par les greffiers et les embryons d’explication balbutiés, sont des événements. Dans ces discours tronqués, tenus malgré la peur, la honte ou le mensonge, il y a événement parce que, même en bribes se repèrent des identités sociales s’exprimant par des formes précises de représentation de soi ou des autres, se dessinent des formes de sociabilité [...]. Celui qui répond au commissaire dans une imprécision voulue ou non, s’exprime forcément à travers les images qu’il véhicule de lui, de sa famille et de son voisinage. [...] Sur le futile comme sur l’essentiel, les réponses fournissent davantage qu’elles-mêmes ; elles laissent entrevoir les réseaux sociaux, ou des façons spécifiques de vivre au milieu des autres. [...] On le sait ; il n’y a pas de sens univoque aux choses du passé, et l’archive contient en elle cette leçon.


Arlette Farge, Le Goût de l’archive, Paris, Seuil, 1989, p. 13‑14, 39‑40, 97‑99, 114.

L'enjeu

Au fil des siècles, les institutions (pouvoirs politiques, police, Église, tribunaux) ont produit des millions de documents, qui sont aujourd’hui conservés dans des centres d’archives. Pour les historiens, ce sont des sources très importantes car elles permettent de mieux connaître la vie quotidienne de nombreuses catégories sociales, y compris le petit peuple. Les archives doivent cependant être utilisées avec précaution.

Questions

Voir les réponses
1. Selon Arlette Farge, pourquoi les archives judiciaires sont-elles si précieuses pour les historiens ?

2. À travers les accusations et ses réponses, qu’apprend-on de la vie de Jean‑Louis Becquet ?

3. À votre avis, pourquoi la femme de Jean‑Louis Becquet, pourtant accusée en même temps que lui, n’est-elle jamais nommée ?

4. Expliquez la phrase de l’historienne Arlette Farge : « L’archive ne dit peut‑être pas la vérité, mais elle dit de la vérité. »


Comment les historiens travaillent-ils avec des archives ?

Clé de lecture

La police parisienne du XVIIIe siècle a laissé des milliers d’archives, pour de grands crimes comme pour de petits délits, comme ici.

Cette affaire a lieu en avril 1769. Un commissaire de police recueille deux plaintes de victimes de vol, qui accusent toutes deux un couple d'acteurs. Le couple est alors interrogé par le commissaire et tente de se défendre. Il sera envoyé plusieurs jours en prison.
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