Pronote
Connectez-vous pour ajouter des favoris

Pour pouvoir ajouter ou retrouver des favoris, nous devons les lier à votre compte.Et c’est gratuit !

Texte et image

La part du rêve

DYS

La part du rêve

La mère de Romain Gary prétend avoir été une grande artiste dramatique dans sa jeunesse, ce que le narrateur n’est jamais parvenu à vérifier précisément. Ébauchant un portrait de la figure maternelle, il se souvient des moments partagés avec cette mère si mystérieuse...
1
J
e savais aussi qu’elle était fille d’un horloger juif de la steppe russe, de Koursk, plus précisément ; qu’elle avait été très belle, qu’elle avait quitté sa famille à l’âge de seize ans ; qu’elle avait été mariée, divorcée, remariée, divorcée encore – et tout le reste, pour moi, était une joue contre la mienne, une voix mélodieuse, qui murmurait, parlait, chantait, riait – un rire insouciant, d’une gaieté étonnante, que je guette, j’attends, je cherche en vain, depuis, autour de moi ; un parfum de muguet, une chevelure sombre qui coule à flots sur mon visage et, murmurées à l’oreille, des histoires étranges d’un pays qui, un jour, allait être le mien. Conservatoire ou pas1, elle devait cependant avoir du talent, parce qu’elle mettait à évoquer pour moi la France tout l’art des conteurs orientaux et une force de conviction dont je ne me suis jamais remis. Jusqu’à ce jour, il m’arrive d’attendre la France, ce pays intéressant, dont j’ai tellement entendu parler, que je n’ai pas connu et que je ne connaîtrai jamais – car la France que ma mère évoquait dans ses descriptions lyriques et inspirées depuis ma plus tendre enfance avait fini par devenir pour moi un mythe fabuleux, entièrement à l’abri de la réalité, une sorte de chef-d’œuvre poétique, qu’aucune expérience humaine ne pouvait atteindre ni révéler. Elle connaissait notre langue remarquablement – avec un fort accent russe, il est vrai, dont je garde la trace dans ma voix jusqu’à ce jour – elle n’avait jamais voulu m’expliquer où, comment, de qui, à quel moment de sa vie elle l’avait apprise. « J’ai été à Nice et à Paris » – c’était tout ce qu’elle avait consenti à me confier. Dans sa loge de théâtre glacée, dans l’appartement que nous partagions avec trois autres familles d’acteurs, où une jeune bonne, Aniela, prenait soin de moi et, plus tard, dans les wagons à bestiaux qui nous emportaient vers l’Ouest, avec le typhus2 pour compagnie, elle s’agenouillait devant moi, frottait mes doigts engourdis et continuait à me parler de la terre lointaine où les plus belles histoires du monde arrivaient vraiment ; tous les hommes étaient libres et égaux ; les artistes étaient reçus dans les meilleures familles ; Victor Hugo avait été Président de la République ; […] j’allais être un grand violoniste, un grand acteur, un grand poète ; […] je marchais dans la neige, le long de la voie ferrée, une main dans celle de ma mère, tenant dans l’autre un pot de chambre dont je refusais de me séparer depuis Moscou et qui était devenu un ami : je m’attache très facilement ; on me rasait le crâne ; couchée sur une paillasse, le regard perdu dans le lointain, elle continuait à évoquer mon avenir radieux ; je luttais contre le sommeil et ouvrais des yeux tout grands pour essayer d’apercevoir ce qu’elle voyait ; le Chevalier Bayard3 ; la Dame aux Camélias4 ; on trouvait du beurre et du sucre dans tous les magasins ; Napoléon Bonaparte ; Sarah Bernhardt5 – je m’endormais enfin, la tête sur son épaule, le pot de chambre serré dans mes bras. Plus tard, beaucoup plus tard, après quinze ans de contact avec la réalité française, à Nice, où nous étions venus nous établir, le visage ridé, maintenant, et les cheveux tout blancs, vieillie, puisqu’il faut bien dire le mot, mais n’ayant rien appris, rien remarqué, elle continua à évoquer, avec le même sourire confiant, ce pays merveilleux qu’elle avait apporté avec elle dans son baluchon ; quant à moi, élevé dans ce pays imaginaire de toutes les noblesses et de toutes les vertus, mais n’ayant pas le don extraordinaire de ma mère de ne voir partout que les couleurs de son propre cœur, je passai d’abord mon temps à regarder autour de moi avec stupeur et à me frotter les yeux, et ensuite, l’âge d’homme venu, à livrer à la réalité un combat homérique et désespéré, pour redresser le monde et le faire coïncider avec le rêve naïf qui habitait celle que j’aimais si tendrement.
  Oui, ma mère avait du talent - et je ne m’en suis jamais remis.
Les textes principaux
  • . La part du rêve
    ROMAIN GARY
    6 questions associées
Les images
  • . La Promesse de l’aube
    Jules Dassin
  • 1921
    . Ville de rêve
    Paul Klee
    3 questions associées
Vilnius
Romain Gary est né à Vilnius, dans un pays qui a subi de plein fouet les bouleversements de l’Histoire. En effet, la Lituanie a été placée successivement sous l’autorité de la Pologne, puis de l’Empire russe (1795-1915) ; on surnommait alors Vilnius la « Jérusalem de Lituanie », la moitié de la population étant juive. La Lituanie a ensuite subi l’occupation allemande (1915-1918), avant de redevenir polonaise, puis d’être annexée à l’URSS en 1940. Ce n’est qu’en 1991 qu’elle retrouve son indépendance, suite à l’effondrement de l’Empire soviétique.
Ci-dessous quelques contenus proches qui peuvent vous intéresser :
Se connecter

Livre du professeur

Pour pouvoir consulter le livre du professeur, vous devez être connecté avec un compte professeur et avoir validé votre adresse email académique.

Votre avis nous intéresse !
Recommanderiez-vous notre site web à un(e) collègue ?

Peu probable
Très probable

Cliquez sur le score que vous voulez donner.

Dites-nous qui vous êtes !

Pour assurer la meilleure qualité de service, nous avons besoin de vous connaître !
Cliquez sur l'un des choix ci-dessus qui vous correspond le mieux.

Nous envoyer un message




Nous contacter?