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La part du rêve
P.126-127

Texte et image


La part du rêve




Objectif

Je perçois la puissance du rêve, élément fondateur du récit.

ROMAIN GARY

ROMAIN GARY

(1914-1980)


ROMAIN GARY (1914-1980) nait à Vilnius (alors dans l’Empire russe), dans une famille juive. Pour échapper à l’antisémitisme, sa mère et lui émigrent à Nice en 1928. En 1940, il rejoint le général de Gaulle à Londres, combat dans les Forces aériennes françaises libres et est nommé Compagnon de la Libération. Après la guerre, il devient romancier, cinéaste et diplomate.

ROMAIN GARY, La Promesse de l’aube

La mère de Romain Gary prétend avoir été une grande artiste dramatique dans sa jeunesse, ce que le narrateur n’est jamais parvenu à vérifier précisément. Ébauchant un portrait de la figure maternelle, il se souvient des moments partagés avec cette mère si mystérieuse...

  Je savais aussi qu’elle était fille d’un horloger juif de la steppe russe, de Koursk, plus précisément ; qu’elle avait été très belle, qu’elle avait quitté sa famille à l’âge de seize ans ; qu’elle avait été mariée, divorcée, remariée, divorcée encore – et tout le reste, pour moi, était une joue contre la mienne, une voix mélodieuse, qui murmurait, parlait, chantait, riait – un rire insouciant, d’une gaieté étonnante, que je guette, j’attends, je cherche en vain, depuis, autour de moi ; un parfum de muguet, une chevelure sombre qui coule à flots sur mon visage et, murmurées à l’oreille, des histoires étranges d’un pays qui, un jour, allait être le mien. Conservatoire ou pas1, elle devait cependant avoir du talent, parce qu’elle mettait à évoquer pour moi la France tout l’art des conteurs orientaux et une force de conviction dont je ne me suis jamais remis. Jusqu’à ce jour, il m’arrive d’attendre la France, ce pays intéressant, dont j’ai tellement entendu parler, que je n’ai pas connu et que je ne connaîtrai jamais – car la France que ma mère évoquait dans ses descriptions lyriques et inspirées depuis ma plus tendre enfance avait fini par devenir pour moi un mythe fabuleux, entièrement à l’abri de la réalité, une sorte de chef-d’œuvre poétique, qu’aucune expérience humaine ne pouvait atteindre ni révéler. Elle connaissait notre langue remarquablement – avec un fort accent russe, il est vrai, dont je garde la trace dans ma voix jusqu’à ce jour – elle n’avait jamais voulu m’expliquer où, comment, de qui, à quel moment de sa vie elle l’avait apprise. « J’ai été à Nice et à Paris » – c’était tout ce qu’elle avait consenti à me confier. Dans sa loge de théâtre glacée, dans l’appartement que nous partagions avec trois autres familles d’acteurs, où une jeune bonne, Aniela, prenait soin de moi et, plus tard, dans les wagons à bestiaux qui nous emportaient vers l’Ouest, avec le typhus2 pour compagnie, elle s’agenouillait devant moi, frottait mes doigts engourdis et continuait à me parler de la terre lointaine où les plus belles histoires du monde arrivaient vraiment ; tous les hommes étaient libres et égaux ; les artistes étaient reçus dans les meilleures familles ; Victor Hugo avait été Président de la République ; […] j’allais être un grand violoniste, un grand acteur, un grand poète ; […] je marchais dans la neige, le long de la voie ferrée, une main dans celle de ma mère, tenant dans l’autre un pot de chambre dont je refusais de me séparer depuis Moscou et qui était devenu un ami : je m’attache très facilement ; on me rasait le crâne ; couchée sur une paillasse, le regard perdu dans le lointain, elle continuait à évoquer mon avenir radieux ; je luttais contre le sommeil et ouvrais des yeux tout grands pour essayer d’apercevoir ce qu’elle voyait ; le Chevalier Bayard3 ; la Dame aux Camélias4 ; on trouvait du beurre et du sucre dans tous les magasins ; Napoléon Bonaparte ; Sarah Bernhardt5 – je m’endormais enfin, la tête sur son épaule, le pot de chambre serré dans mes bras. Plus tard, beaucoup plus tard, après quinze ans de contact avec la réalité française, à Nice, où nous étions venus nous établir, le visage ridé, maintenant, et les cheveux tout blancs, vieillie, puisqu’il faut bien dire le mot, mais n’ayant rien appris, rien remarqué, elle continua à évoquer, avec le même sourire confiant, ce pays merveilleux qu’elle avait apporté avec elle dans son baluchon ; quant à moi, élevé dans ce pays imaginaire de toutes les noblesses et de toutes les vertus, mais n’ayant pas le don extraordinaire de ma mère de ne voir partout que les couleurs de son propre cœur, je passai d’abord mon temps à regarder autour de moi avec stupeur et à me frotter les yeux, et ensuite, l’âge d’homme venu, à livrer à la réalité un combat homérique et désespéré, pour redresser le monde et le faire coïncider avec le rêve naïf qui habitait celle que j’aimais si tendrement.
  Oui, ma mère avait du talent - et je ne m’en suis jamais remis.


ROMAIN GARY, La Promesse de l’aube, Première partie, chapitre 5, © Éditions Gallimard, 1960.


1. Comprendre : Qu’elle ait fait ou non des études de théâtre.
2. Grave maladie engendrée par de mauvaises conditions d’hygiène.
3. Célèbre pour sa bravoure, il fut surnommé « chevalier sans peur et sans reproche ». Il symbolise les valeurs de la chevalerie française.
4. Roman (1848), puis pièce de théâtre (1852) d’Alexandre Dumas fils, qui ont pour thème une histoire d’amour absolu entre une courtisane et un jeune bourgeois.
5. Très célèbre comédienne française (1844-1923).

La Promesse de l’aube

Vilnius

Romain Gary est né à Vilnius, dans un pays qui a subi de plein fouet les bouleversements de l’Histoire. En effet, la Lituanie a été placée successivement sous l’autorité de la Pologne, puis de l’Empire russe (1795-1915) ; on surnommait alors Vilnius la « Jérusalem de Lituanie », la moitié de la population étant juive. La Lituanie a ensuite subi l’occupation allemande (1915-1918), avant de redevenir polonaise, puis d’être annexée à l’URSS en 1940. Ce n’est qu’en 1991 qu’elle retrouve son indépendance, suite à l’effondrement de l’Empire soviétique.

Ville de rêve

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L’image

1
Quelle est la première impression qui se dégage à la vue de ce tableau ?



2
Sans le titre, comprendrait-on facilement de quoi il s’agit ?



3
Quels éléments du tableau correspondent à la représentation d’une ville, et quels éléments font référence au rêve ?



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Le texte

COMPÉTENCE - Je lis des textes variés, je comprends les implicites du texte et fais des hypothèses de lecture

Une mère rêvée

1
a) L’enfant connait-il bien le passé de sa mère ? b) Pourquoi ?



2
Quel portrait dresse-t-il d’elle ? Sur quels aspects insiste-t-il ?



Une France rêvée

3
Quelle vision la mère a-t-elle de la France ? Proposez une réponse approfondie et illustrée d’exemples précis.



4
Pourquoi le narrateur dit « attendre la France » (l. 13), alors qu’il y a vécu une bonne partie de sa vie ?



Un destin rêvé

5
a) Quel avenir la mère imagine-t-elle pour son fils ? b) Que pensez-vous de ses projets ?



6
a) Comment l’enfant réagit-il face aux rêves de sa mère ? b) Et l’enfant devenu adulte ?



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