Saisir l'opinion à sa source, en remuant les passions de la multitude, en assistant à la création de sa propre gloire, espérer toujours, parce qu'on peut toujours convaincre, plaider contre ses ennemis en présence d'un juge indépendant, changer sa destinée en un moment, sentir avec bonheur toute la puissance de son esprit agir sur des hommes libres dont aucun intérêt personnel n'enchaîne l'opinion, voilà les vrais déplaisirs de la démocratie : nous avons préféré la splendeur d'un grand empire. Les républiques de la Grèce, seule contrée civilisée dans un monde barbare, réunissaient tous les avantages : elles étaient une démocratie dans leur intérieur et servaient de centre au reste du monde. Les talents, les arts, le génie qui se ressemblaient en Grèce avaient pour spectateurs le reste de la terre. Ainsi une République avait pour empire l'Univers.
En Europe, où tous les États sont également civilisés, les petites associations d'hommes n'ont point d'émulation1, point de richesses, point de beaux arts, point de grands hommes, et jamais un Français ne consentirait à renoncer à tout ce qu'il tire de gloire [...] pour obtenir en échange une liberté parfaite dans un petit espace, loin des regards du monde et des plaisirs de la richesse. Cette opinion, que je crois fort raisonnable, oblige cependant à réduire l'exercice de la liberté au droit de délibérer sur tout, au pouvoir de choisir un homme sur cent mille, pour prononcer2, au nom de la nation, sur tous ses intérêts. On a d'abord consenti à modifier sa liberté pour conserver la grandeur et l'éclat de l'empire. Le maintien de la propriété, dans un pays tel que la France, exige aussi des sacrifices du principe métaphysique3 de la liberté, puisque, pour la conserver, il faut remettre la puissance entre les mains des propriétaires [...]. Les Républicains fondent la nécessité des lois révolutionnaires sur l'impossibilité de confier encore à la nation la défense de sa liberté.
Il faut, en France, jusqu'au moment où l'instruction publique aura formé une génération nouvelle à la liberté, il faut prolonger quelques portions du pouvoir conservateur entre les mains des Républicains. Vous avez à choisir entre la dictature des institutions et celle des particuliers4, et je préfère de beaucoup la première.
Vous pouvez démocratiser la constitution à mesure que l'esprit public fera
des progrès. Tout ce qui se fait d'accord avec l'opinion est maintenu par elle, mais, dès qu'on la précède ou qu'on la combat, il faut avoir recours au despotisme. La France, en 1789, voulait la monarchie tempérée5. Il n'a point fallu de Terreur6 pour l'établir. La République s'est établie cinquante ans avant que les esprits y fussent préparés : on a eu recours à la Terreur pour l'établir. Mais, loin que ce cruel moyen puisse rien fonder7, la réaction de ce temps [...] avait fait reculer les lumières philosophiques fort au delà de la première révolution. Voltaire, Helvétius, Rousseau8 passaient pour des Jacobins9, et les superstitions étaient professées par les ambitieux clairvoyants.
: tendance positive à se concurrencer les uns les autres.
: philosophique, idéalisé.
: individus.
: système où le pouvoir du roi est modéré par un parlement.
: période durant laquelle les révolutionnaires ont été très durs avec leurs adversaires pour sauver le nouveau régime, au prix de nombreuses exécutions.
: fonder quelque chose.
: philosophes des Lumières.
: révolutionnaires qui ont manifesté des idées démocratiques assez intransigeantes.