Texte 3


Qu’est-ce qu’une femme ?





Bernard Silberstein, portrait de Frida Kahlo, artiste mexicaine, 1940, photographie, Detroit Institute of Arts, États-Unis.
Doc. 1
Bernard Silberstein, portrait de Frida Kahlo, artiste mexicaine, 1940, photographie, Detroit Institute of Arts, États-Unis.

Qu’est-ce qu’une femme ?

Au début de la scène, Madame Sorbin a laissé échappé : « oh ! pour moi, je ne suis qu'une femme ». Arthénice, faisant remarquer que ce type de langage montre l'oppression à laquelle sont soumises les femmes, tente de répondre à la question : « Qu'est-ce qu'une femme ? ».


ARTHÈNICE. – Je recommence : regardez-la, c’est le plaisir des yeux ; les grâces et la beauté, déguisées sous toutes sortes de formes, se disputent à qui versera le plus de charmes sur son visage et sur sa figure. Eh ! Qui est-ce qui peut définir le nombre et la variété de ces charmes ? Le sentiment les saisit, nos expressions n’y sauraient atteindre. (Toutes les femmes se redressent ici. Arthénice continue.) La femme a l’air noble, et cependant son air de douceur enchante. (Les femmes ici prennent un air doux.)

UNE FEMME. – Nous voilà.

MADAME SORBIN. – Chut !

ARTHÈNICE. – C’est une beauté fière, et pourtant une beauté mignarde1 ; elle imprime un respect qu’on n’ose perdre, si elle ne s’en mêle ; elle inspire un amour qui ne saurait se taire ; dire qu’elle est belle, qu’elle est aimable, ce n’est que commencer son portrait ; dire que sa beauté surprend, qu’elle occupe, qu’elle attendrit, qu’elle ravit, c’est dire, à peu près, ce qu’on en voit, ce n’est pas effleurer ce qu’on en pense.

MADAME SORBIN. – Et ce qui est encore incomparable, c’est de vivre avec toutes ces belles choses-là, comme si de rien n’était ; voilà le surprenant, mais ce que j’en dis n’est pas pour interrompre, paix !

ARTHÈNICE. – Venons à l’esprit, et voyez combien le nôtre a paru redoutable à nos tyrans ; jugez-en par les précautions qu’ils ont prises pour l’étouffer, pour nous empêcher d’en faire usage ; c’est à filer, c’est à la quenouille2, c’est à l’économie3 de leur maison, c’est au misérable tracas d’un ménage, enfin c’est à faire des nœuds, que ces messieurs nous condamnent.

UNE FEMME. – Véritablement, cela crie vengeance.

ARTHÈNICE. – Ou bien, c’est à savoir prononcer sur des ajustements4, c’est à les réjouir dans leurs soupers, c’est à leur inspirer d’agréables passions, c’est à régner dans la bagatelle5, c’est à n’être nous-mêmes que la première de toutes les bagatelles ; voilà toutes les fonctions qu’ils nous laissent ici-bas ; à nous qui les avons polis6, qui leur avons donné des mœurs, qui avons corrigé la férocité de leur âme ; à nous, sans qui la terre ne serait qu’un séjour de sauvages, qui ne mériteraient pas le nom d’hommes.

UNE DES FEMMES. – Ah ! les ingrats ; allons, Mesdames, supprimons les soupers dès ce jour.

UNE AUTRE. – Et pour des passions, qu’ils en cherchent.


Marivaux, La Colonie, scène 9, 1750.


1. Gracieuse, délicate.
2. Instrument utilisé pour filer.
3. Art de gérer une maison.
4. Arrangement des vêtements et des accessoires.
5. Futilité, chose sans importance.
6. Éduqués, civilisés.

Texte écho
Marivaux, L’Île des esclaves (1725)

Dans L’Île des esclaves, la servante Cléanthis porte elle aussi un regard sur les femmes. Elle fait ici le portrait satirique de sa maîtresse Euphrosine.

CLÉANTHIS. – Madame, au contraire, a-t-elle mal reposé : Ah ! qu’on m’apporte un miroir ; comme me voilà faite ! que je suis mal bâtie ! Cependant on se mire1, on éprouve son visage de toutes les façons, rien ne réussit ; des yeux battus, un teint fatigué ; voilà qui est fini, il faut envelopper ce visage-là, nous n’aurons que du négligé, Madame ne verra personne aujourd’hui, pas même le jour, si elle peut ; du moins fera-t-il sombre dans la chambre. Cependant, il vient compagnie, on entre : que va-t-on penser du visage de Madame ? On croira qu’elle enlaidit : donnera-t-elle ce plaisir-là à ses bonnes amies ? non, il y a remède à tout : vous allez voir. Comment vous portez-vous, Madame ? Très mal, Madame : j’ai perdu le sommeil ; il y a huit jours que je n’ai fermé l’œil ; je n’ose pas me montrer, je fais peur. Et cela veut dire : Messieurs, figurez-vous que ce n’est point moi, au moins ; ne me regardez pas ; remettez à me voir2 ; ne me jugez pas aujourd’hui ; attendez que j’aie dormi.

Marivaux, L’Île des esclaves, scène 3, 1725.


1. On se regarde.
2. Revenez me voir plus tard.
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Entrer dans le texte

1
Quelle impression Arthénice vous donne-t-elle dans cet extrait ?


Portrait de femmes

2

a. Sur quelles qualités féminines l’oratrice insiste-telle ?

b. Par quels procédés rhétoriques les met-elle en valeur ?


3
GRAMMAIRE
Donnez la classe grammaticale et la fonction des mots et groupes de mots dans la phrase suivante : « elle imprime un respect qu’on n’ose perdre, si elle ne s’en mêle. » (► l. 12-13)


4
Que pouvez-vous dire de la réaction des femmes qui écoutent ?


5
Texte écho En quoi le propos d’Arthénice s’oppose-t-il à celui de Cléanthis ?


Critiques des hommes

6

a. Comment les hommes sont-ils désignés ?

b. Dans quelles fonctions enferment-ils les femmes ?


7
Comment Arthénice réussit-elle à inverser les rôles ?


Vers le commentaire

8
Quel portrait de la femme se dégage tout au long de cette scène ?


ORAL
Cette vision de la femme vous semble-t-elle toujours d’actualité ? Faites des recherches sur le site onufemmes.fr pour approfondir votre point de vue.
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