Texte 6


La mort de Lorenzo




Voir les réponses

L'image

De quelles manières ce tableau peut-il faire écho à l’extrait de Lorenzaccio ? Analysez son sujet et la manière dont il est représenté, les couleurs et la lumière, les sentiments suscités.

Éclairage

  Lorenzo s’identifie à Lorenzaccio, masque collé à la peau, accomplissant l’assassinat du duc comme un non-sens parce qu’il n’y a plus personne derrière le masque pour lui donner une signification et une valeur morale. Lorenzo est devenu ce qu’il craignait : un « fantôme ». Contrairement à ce qu’il croyait, il n’y a pas sous le masque du mauvais Lorenzaccio le moi authentique du bon Lorenzo. Il n’y a rien.


Claude Millet, Le Romantisme, 2007, Librairie Générale Française.


Caspar David Friedrich, L’Abbaye dans une forêt de chênes, 1809 - 1810
Caspar David Friedrich, L’Abbaye dans une forêt de chênes, 1809 - 1810, huile sur toile, 110,4 × 171 cm, Alte Nationalgalerie, Berlin.

La mort de Lorenzo

La tête de Lorenzo a été mise à prix ; le personnage se réfugie à Venise, auprès de son ami Philippe Strozzi.


PHILIPPE. – Partons ensemble ; redevenez un homme ; vous avez beaucoup fait, mais vous êtes jeune.

LORENZO. – Je suis plus vieux que le bisaïeul1 de Saturne2 ; je vous en prie, venez faire un tour de promenade.

PHILIPPE. – Votre esprit se torture dans l’inaction ; c’est là votre malheur. Vous avez des travers3, mon ami.

LORENZO. – J’en conviens ; que les républicains n’aient rien fait à Florence, c’est là un grand travers de ma part. Qu’une centaine de jeunes étudiants, braves et déterminés, se soient fait massacrer en vain ; que Côme, un planteur de choux, ait été élu à l’unanimité ; oh ! je l’avoue, je l’avoue, ce sont là des travers impardonnables, et qui me font le plus grand tort.

PHILIPPE. – Ne raisonnons pas sur un événement qui n’est pas achevé. L’important est de sortir d’Italie ; vous n’avez pas encore fini sur la terre.

LORENZO. – J’étais une machine à meurtre, mais à un meurtre seulement. […] Je ne puis que vous répéter mes propres paroles. Philippe, j’ai été honnête. Peut-être le redeviendrais-je sans l’ennui qui me prend. J’aime encore le vin et les femmes ; c’est assez, il est vrai, pour faire de moi un débauché, mais ce n’est pas assez pour me donner envie de l’être. Sortons, je vous en prie.

PHILIPPE. – Tu te feras tuer dans toutes ces promenades.

LORENZO. – Cela m’amuse de les voir. La récompense est si grosse qu’elle les rend presque courageux. Hier, un grand gaillard à jambes nues m’a suivi un gros quart d’heure au bord de l’eau, sans pouvoir se déterminer à m’assommer. […]

PHILIPPE. – Ô Lorenzo ! Lorenzo ! ton cœur est très malade ; c’était sans doute un honnête homme ; pourquoi attribuer à la lâcheté du peuple le respect pour les malheureux ?

LORENZO. – Attribuez cela à ce que vous voudrez. Je vais faire un tour au Rialto4.
(Il sort.)

PHILIPPE, seul. – Il faut que je le fasse suivre par quelqu’un de mes gens. Holà ! Jean ! Pippo ! holà ! (Entre un domestique) Prenez une épée, vous, et un autre de vos camarades, et tenez-vous à une distance convenable du seigneur Lorenzo, de manière à pouvoir le secourir si on l’attaque.

JEAN. – Oui, monseigneur. (Entre Pippo.)

PIPPO. – Monseigneur, Lorenzo est mort. Un homme était caché derrière la porte, qui l’a frappé par-derrière comme il sortait.

PHILIPPE. – Courons vite ; il n’est peut-être que blessé.

PIPPO. – Ne voyez-vous pas tout ce monde ? Le peuple s’est jeté sur lui. Dieu de miséricorde ! on le pousse dans la lagune5.

PHILIPPE. – Quelle horreur ! quelle horreur ! Eh ! quoi ! pas même un tombeau ?
(Il sort.)


Alfred de Musset, Lorenzaccio, Acte V, scène 7, 1834.


1. Arrière-grand-père, ancêtre.
2. Dans la mythologie romaine, Saturne est le père de Jupiter, donc l’ancêtre de tous les dieux majeurs du Panthéon.
3. Défauts.
4. Pont qui traverse le Grand Canal à Venise.
5. Bras de mer, étendue d’eau sur laquelle est bâtie la ville de Venise.
Voir les réponses

Entrer dans le texte

1
Quel rôle Philippe tient-il dans cet extrait ?


Un héros romantique

2
Dans quel état d’esprit se trouve Lorenzo ? Pourquoi ? Justifiez vos réponses.


3

a. Selon Philippe, quel est le défaut de Lorenzo ?

b. Et selon Lorenzo ?


4
Montrez que la deuxième réplique de Lorenzo peut être lue également comme un commentaire sur les événements qui ont eu lieu en France à l’époque de Musset (voir p. 190 et p. 346).


La fin de Lorenzo

5
Comment peut-on qualifier l’attitude de Lorenzo face à la menace de mort qui plane sur lui ?


6
Comment qualifieriez-vous la mort de Lorenzo ?


7
GRAMMAIRE

a. Donnez la classe grammaticale et la fonction des mots ou groupes de mots dans la deuxième phrase de Pippo.

b. Pourquoi la syntaxe de cette phrase peut-elle être déroutante ?


8

a. De quelle manière la mort de Lorenzo est-elle relatée ?

b. Comparez avec le récit de la mort de Pyrrhus dans Andromaque (voir p. 160).


Vers le commentaire

9
Lorenzo meurt-il en héros ?


ORAL
Philippe Strozzi rédige l’oraison funèbre de Lorenzo : s’il déplore ses erreurs passées et son crime dont les conséquences politiques ont été vaines, il célèbre aussi l’idéaliste que fut son ami. Incarnez le personnage de Philippe et prononcez cette oraison funèbre. Enregistrez-vous.
Enregistreur audio