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Remonter l’Histoire à travers des voix d’enfants





Texte A
  Ce n’est qu’à partir du moment où plus rien n’allait de soi - ni la grammaire, ni la syntaxe, ni surtout le style -, à partir du moment où était aboli le faux naturel de la langue maternelle, que j’ai trouvé des choses à dire. Ma « venue à l’écriture » est intrinsèquement liée à la langue française. Non pas que je la trouve plus belle ni plus expressive que la langue anglaise, mais étrangère, elle est suffisamment étrange pour stimuler ma curiosité.

Nancy Huston et Leïla Sebbar, Lettres parisiennes : autopsie de l’exil, 1986,️ Éditions Bernard Barrault.

Texte C
  Un livre serré, ruisselant densément, sans fioritures. Comme si l’on errait dans les méandres mêmes du cerveau. Être un enfant, avec les peurs et les plaisirs extrêmes d’un enfant. Être dans le corps d’un enfant qui explore son corps. L’enfant et le sang, l’enfant et la morve, l’enfant et la pisse, l’enfant et la merde, l’enfant et les croûtes, l’enfant et les peaux mortes, la saleté entre les orteils.

Notes prises par Nancy Huston pour la préparation de son roman, reprises dans « L’enfance n’est pas drôle », Le Monde des Livres, 2009.

Nancy Huston Portrait


Nancy Huston

(née en 1953)


   Née en Alberta au Canada, Nancy Huston a passé son adolescence aux États-Unis avant de s’installer en France dans les années 1970.

   Elle est l’auteure d’une œuvre variée : elle a ainsi écrit des romans, des essais, des pièces de théâtre, des livres en collaboration avec des artistes ; elle s’adresse, par ailleurs, tant aux adultes qu’aux jeunes lecteurs.

   Nancy Huston est également une musicienne dont la pratique, plus qu’un thème dans sa production littéraire, est une véritable source d’inspiration comme l’illustrent son roman Les Variations Goldberg (1981) ou ses « concerts littéraires ».

   Bilingue, elle est entrée dans l’écriture avec le français, avant de retrouver, comme son modèle Samuel Beckett, sa langue maternelle en 1993 avec Plainsong (Cantique des plaines). Depuis, elle traduit elle-même ses œuvres, tantôt du français vers l’anglais, tantôt, comme avec Lignes de faille, de l’anglais vers le français.

Affiche pour l’adaptation théâtrale de Lignes de faille, mise en scène de Catherine Marnas, 2010, Théâtre Olympia, Tours.
Doc. 3
Affiche pour l’adaptation théâtrale de Lignes de faille, mise en scène de Catherine Marnas, 2010, Théâtre Olympia, Tours.

Aux origines du roman

Lignes de faille est né, selon Nancy Huston, du « choc » de la lecture d’un ouvrage de l’historienne Gitta Sereny sur les Lebensborn (voir Éclairage au texte 6). L’auteure y a découvert que des centaines de milliers d’enfants avaient été enlevés par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale pour être placés dans des familles allemandes dans le but de développer une « race aryenne ». À partir de cette lecture, elle a voulu réfléchir au poids de l’Histoire à travers les générations.

L’autre point de départ de Nancy Huston est l’exploration du point de vue de l’enfant. Il s’agit de restituer son rapport particulier au monde et à la langue, une situation d’étranger qui n’est pas sans rappeler la situation de l’auteure elle-même. Il s’agit encore de montrer la sensibilité de l’enfant à l’âge de six ans, choix loin d’être anodin puisque c’est l’âge qu’avait Nancy Huston lorsque sa mère a quitté sa famille.
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