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La première lettre




Ressource complémentaire

Jean-Honoré Fragonard La lettre d'amour



Retrouvez une analyse de ce tableau sur le site de la RMN.
Jean-Honoré Fragonard, Le Billet doux ou La Lettre d’amour, 1775, huile sur toile, The Metropolitan Museum, collection Jules S. Bache, New York.


Robert-Antoine Gaudreaus Secrétaire en pente
Robert-Antoine Gaudreaus, Secrétaire en pente, 1733, merisier, provient du cabinet de retraite de Marie Leczinska au château de Marly, conservé au musée du Louvre, Paris.

La première lettre


Cécile Volanges vient de sortir du couvent. Elle est promise par sa mère, Madame de Volanges, au comte de Gercourt.


Lettre première
Cécile Volanges à Sophie Carnay aux Ursulines de...

   Tu vois, ma bonne amie, que je te tiens parole, et que les bonnets et les pompons ne prennent pas tout mon temps ; il m’en restera toujours pour toi. J’ai pourtant vu plus de parures dans cette seule journée que dans les quatre ans que nous avons passés ensemble, et je crois que la superbe Tanville1 aura plus de chagrin à ma première visite, où je compte bien la demander, qu’elle n’a cru nous en faire toutes les fois qu’elle est venue nous voir dans son in fiocchi2. Maman m’a consultée sur tout, et elle me traite beaucoup moins en pensionnaire3 que par le passé.
J’ai une Femme de chambre à moi ; j’ai une chambre et un cabinet4 dont je dispose, et je t’écris à un Secrétaire très joli, dont on m’a remis la clef, et où je peux renfermer tout ce que je veux. Maman m’a dit que je la verrais tous les jours à son lever ; qu’il suffisait que je fusse coiffée pour dîner5, parce que nous serions toujours seules, et qu’alors elle me dirait chaque jour l’heure où je devrais l’aller joindre l’après-midi. Le reste du temps est à ma disposition, et j’ai ma harpe, mon dessin, et des livres comme au Couvent ; si ce n’est que la mère Perpétue n’est pas là pour me gronder, et qu’il ne tiendrait qu’à moi d’être toujours sans rien faire : mais comme je n’ai pas ma Sophie pour causer ou pour rire, j’aime autant m’occuper.
  [...] Il vient d’arrêter un carrosse à la porte, et Maman me fait dire de passer chez elle, tout de suite. Si c’était le Monsieur ? Je ne suis pas habillée, la main me tremble et le coeur me bat. J’ai demandé à la Femme de chambre si elle savait qui était chez ma mère : « Vraiment, m’a-t-elle dit, c’est M. Ch.***. » Et elle riait ! Oh ! je crois que c’est lui. Je reviendrai sûrement te raconter ce qui se sera passé. Voilà toujours son nom. Il ne faut pas se faire attendre. Adieu, jusqu’à un petit moment.
  Comme tu vas te moquer de la pauvre Cécile ! Oh ! j’ai été bien honteuse ! Mais tu y aurais été attrapée comme moi. En entrant chez Maman, j’ai vu un Monsieur en noir, debout auprès d’elle. Je l’ai salué du mieux que j’ai pu, et je suis restée sans pouvoir bouger de ma place. Tu juges combien je l’examinais ! « Madame, a-t-il dit à ma mère, en me saluant, voilà une charmante Demoiselle, et je sens mieux que jamais le prix de vos bontés. » À ce propos si positif, il m’a pris un tremblement, tel que je ne pouvais me soutenir ; j’ai trouvé un fauteuil, et je m’y suis assise, bien rouge et bien déconcertée. J’y étais à peine, que voilà cet homme à mes genoux. Ta pauvre Cécile alors a perdu la tête ; j’étais, comme a dit Maman, tout effarouchée. Je me suis levée en jetant un cri perçant… tiens, comme ce jour du tonnerre. Maman est partie d’un éclat de rire, en me disant : « Eh bien ! qu’avez-vous ? Asseyez-vous, donnez votre pied à Monsieur. » En effet, ma chère amie, le Monsieur était un Cordonnier. Je ne peux te rendre combien j’ai été honteuse : par bonheur il n’y avait que Maman.
Je crois que, quand je serai mariée, je ne me servirai plus de ce Cordonnier-là. Ce récit est bien différent de celui que je comptais te faire.
  Conviens que nous voilà bien savantes ! Adieu. Il est près de six heures, et ma Femme de chambre dit qu’il faut que je m’habille. Adieu, ma chère Sophie ; je t’aime comme si j’étais encore au Couvent.

Paris, ce 3 août 17**.

Pierre Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, Première partie, Lettre I, 1782.


1. Pensionnaire du même Couvent (note de l’auteur).
2. Habillé(e) avec beaucoup de recherche (en italien).
3. Au XVIIIe siècle, désigne une jeune fille naïve, qui a conservé l’ignorance d’une jeune fille en pension.
4. Pièce où l’on se retire pour travailler, lire, méditer.
5. Ici, déjeuner.

Éclairage

Au XVIIIe siècle, l’éducation des jeunes filles de bonne famille est généralement confiée à des institutions religieuses.

« Les pensionnaires, évidemment à bonne école au couvent pour l’instruction religieuse, reçoivent un enseignement “ général ” (lecture/écriture/calcul), éventuellement étoffé de leçons d’histoire et de géographie. En pension, cette base peut être complétée par des leçons particulières – onéreuses – de maîtres intervenant à la demande des parents et composant un programme “ à la carte ” faisant la part belle aux arts d’agrément. »

Martine Sonnet, « L’éducation des filles à l’époque moderne », Historiens et géographes, Association des professeurs d’histoire et de géographie, 2006.

Ressource complémentaire

Sur le site de la BnF, retrouvez un diaporama sur la représentation des femmes au XVIIIe siècle.
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1
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Le plaisir d’être dans le monde

2
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3
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