Texte 2


Une lettre ardente




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Éclairage

Le vicomte de Valmont est un séducteur. Ce nom est dérivé du verbe « séduire », lui-même issu du latin se‑ducere, formé sur le radical de duco, « je conduis » (► voir Fiche Les principaux morphèmes grecs et latins dans les mots français). En effet, le sens premier du verbe latin est concret et spatial : seducere, c’est « emmener à part, à l’écart, séparer ». À l’époque chrétienne, il en vient même à signifier « détourner du droit chemin ». Notre « séduire », au XIIe siècle, est synonyme d’ « entraîner quelqu’un à commettre une faute ». Ce n’est qu’à partir du XVIe siècle que le verbe prend le sens de « charmer, être plaisant ».

Ressource complémentaire

LettreXLVIII gravure de Charles-Louis Lingée pour Les Liasons dangereuses
Charles-Louis Lingée, illustration pour Les Liaisons dangereuses, 1796, gravure.

Une lettre ardente


Le vicomte de Valmont est une personne rusée et sans scrupules, à qui la marquise de Merteuil a confié la tâche de séduire Cécile Volanges. Entre-temps, il tente de conquérir la présidente de Tourvel. Celle-ci le repousse et obtient de lui qu’il regagne Paris et ne lui écrive que des lettres « honnêtes », où il ne serait plus question d’amour. Il lui écrit dès le lendemain soir de son départ.


Lettre XLVIII
Le Vicomte de Valmont à la Présidente de Tourvel (Timbrée de Paris).

  C’est après une nuit orageuse, et pendant laquelle je n’ai pas fermé l’œil ; c’est après avoir été sans cesse ou dans l’agitation d’une ardeur dévorante, ou dans l’entier anéantissement de toutes les facultés de mon âme, que je viens chercher auprès de vous, Madame, un calme dont j’ai besoin, et dont pourtant je n’espère pas pouvoir jouir encore. En effet, la situation où je suis en vous écrivant me fait connaître, plus que jamais, la puissance irrésistible de l’amour ; j’ai peine à conserver assez d’empire sur moi1 pour mettre quelque ordre dans mes idées ; et déjà je prévois que je ne finirai pas cette Lettre, sans être obligé de l’interrompre. Quoi ! ne puis-je donc espérer que vous partagerez quelque jour le trouble que j’éprouve en ce moment ? J’ose croire cependant que, si vous le connaissiez bien, vous n’y seriez pas entièrement insensible. Croyez-moi, Madame, la froide tranquillité, le sommeil de l’âme, image de la mort, ne mènent point au bonheur ; les passions actives peuvent seules y conduire ; et malgré les tourments que vous me faites éprouver, je crois pouvoir assurer sans crainte, que, dans ce moment même, je suis plus heureux que vous. En vain m’accablez-vous de vos rigueurs désolantes ; elles ne m’empêchent point de m’abandonner entièrement à l’amour, et d’oublier, dans le délire qu’il me cause, le désespoir auquel vous me livrez. C’est ainsi que je veux me venger de l’exil2 auquel vous me condamnez. Jamais je n’eus tant de plaisir en vous écrivant ; jamais je ne ressentis, dans cette occupation, une émotion si douce, et cependant si vive. Tout semble augmenter mes transports3 : l’air que je respire est brûlant de volupté ; la table même sur laquelle je vous écris, consacrée pour la première fois à cet usage, devient pour moi l’autel sacré de l’amour ;
combien elle va s’embellir à mes yeux ! j’aurai tracé sur elle le serment de vous aimer toujours ! Pardonnez, je vous en supplie, le délire que j’éprouve. Je devrais peut-être m’abandonner moins à des transports que vous ne partagez pas : il faut vous quitter un moment pour dissiper une ivresse qui s’augmente à chaque instant, et qui devient plus forte que moi.
  Je reviens à vous, Madame, et sans doute j’y reviens toujours avec le même empressement4. Cependant le sentiment du bonheur a fui loin de moi ; il a fait place à celui des privations cruelles. À quoi me sert-il de vous parler de mes sentiments, si je cherche en vain les moyens de vous en convaincre ? Après tant d’efforts réitérés, la confiance et la force m’abandonnent à la fois [...].

Écrite de P…, datée de Paris, ce 30 août 17**.

Pierre Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, Première partie, Lettre XLVIII, 1782.


1. Me dominer, me maîtriser.
2. La présidente de Tourvel a demandé au marquis de s’éloigner d’elle.
3. Dans la langue classique, il s’agit d’une émotion très vive, d’un sentiment passionné.
4. Assiduité, zèle.
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L'image

1
Observez la direction que prend le regard des protagonistes de cette scène.
a. Que remarquez-vous ?

b. Quel est le personnage qui est ainsi isolé ?


2
Comment le spectateur est-il placé dans ce dispositif ?

Georges de La Tour Le Tricheur à l’as de carreau
Georges de La Tour, Le Tricheur à l’as de carreau, vers 1635 - 1638, huile sur toile, 106 × 146 cm, musée du Louvre, Paris.