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Texte 2


La mort d’Angèle





La mort d’Angèle


Angèle, la femme d’Aristide Saccard, est mourante. Sidonie, la soeur de Saccard, lui propose un moyen d’obtenir rapidement une grande fortune : il s’agit d’épouser une jeune femme très riche, dont l’honneur a été sali par un viol et une grossesse dès sa sortie du couvent. L’affaire est urgente, Saccard doit se décider sur le champ.

  Saccard parut s’éveiller d’un songe ; il tressaillit, il se tourna peureusement du côté de la chambre voisine, où il avait cru entendre un léger bruit.
  – Mais je ne puis pas, dit-il avec angoisse, tu sais bien que je ne puis pas…
  Mme Sidonie le regardait fixement, d’un air froid et dédaigneux. Tout le sang des Rougon, toutes ses ardentes convoitises lui remontèrent à la gorge. Il prit une carte de visite dans son portefeuille et la donna à sa soeur1, qui la mit sous enveloppe, après avoir raturé l’adresse avec soin. Elle descendit ensuite. Il était à peine neuf heures.
  Saccard, resté seul, alla appuyer son front contre les vitres glacées. Il s’oublia jusqu’à battre la retraite2 sur le verre, du bout des doigts. Mais il faisait une nuit si noire, les ténèbres au-dehors s’entassaient en masses si étranges, qu’il éprouva un malaise, et machinalement il revint dans la pièce où Angèle se mourait. Il l’avait oubliée, il éprouva une secousse terrible en la retrouvant levée à demi sur ses oreillers ; elle avait les yeux grands ouverts, un flot de vie semblait être remonté à ses joues et à ses lèvres. La petite Clotilde, tenant toujours sa poupée, était assise sur le bord de la couche ; dès que son père avait eu le dos tourné, elle s’était vite glissée dans cette chambre, dont on l’avait écartée, et où la ramenaient ses curiosités joyeuses d’enfant. Saccard, la tête pleine de l’histoire de sa sœur, vit son rêve à terre. Une affreuse pensée dut luire dans ses yeux. Angèle, prise d’épouvante, voulut se jeter au fond du lit, contre le mur ; mais la mort venait, ce réveil dans l’agonie était la clarté suprême de la lampe qui s’éteint. La moribonde ne put bouger ; elle s’affaissa, elle continua de tenir ses yeux grands ouverts sur son mari, comme pour surveiller ses mouvements. Saccard, qui avait cru à quelque résurrection diabolique, inventée par le destin pour le clouer dans la misère, se rassura en voyant que la malheureuse n’avait pas une heure à vivre. Il n’éprouva plus qu’un malaise intolérable.
Les yeux d’Angèle disaient qu’elle avait entendu la conversation de son mari avec Mme Sidonie, et qu’elle craignait qu’il ne l’étranglât, si elle ne mourait pas assez vite. Et il y avait encore, dans ses yeux, l’horrible étonnement d’une nature douce et inoffensive s’apercevant, à la dernière heure, des infamies de ce monde, frissonnant à la pensée des longues années passées côte à côte avec un bandit. Peu à peu, son regard devint plus doux ; elle n’eut plus peur, elle dut excuser ce misérable, en songeant à la lutte acharnée qu’il livrait depuis si longtemps à la fortune. Saccard, poursuivi par ce regard de mourante, où il lisait un si long reproche, s’appuyait aux meubles, cherchait des coins d’ombre. Puis, défaillant, il voulut chasser ce cauchemar qui le rendait fou, il s’avança dans la clarté de la lampe. Mais Angèle lui fit signe de ne pas parler. Et elle le regardait toujours de cet air d’angoisse épouvantée, auquel se mêlait maintenant une promesse de pardon. Alors il se pencha pour prendre Clotilde entre ses bras et l’emporter dans l’autre chambre. Elle le lui défendit encore, d’un mouvement de lèvres. Elle exigeait qu’il restât là. Elle s’éteignit doucement, sans le quitter du regard, et à mesure qu’il pâlissait, ce regard prenait plus de douceur. Elle pardonna au dernier soupir. Elle mourut comme elle avait vécu, mollement, s’effaça dans la mort, après s’être effacée dans la vie. Saccard demeura frissonnant devant ses yeux de morte, restés ouverts, et qui continuaient à le poursuivre dans leur immobilité. La petite Clotilde berçait sa poupée sur un bord du drap, doucement, pour ne pas réveiller sa mère.
  Quand Mme Sidonie remonta, tout était fini. D’un coup de doigt, en femme habituée à cette opération, elle ferma les yeux d’Angèle, ce qui soulagea singulièrement Saccard.

Émile Zola, La Curée, chapitre II, 1871.


1. Par ce geste, il accepte la proposition de Sidonie.
2. Il tape de ses doigts le rythme de l’air de la retraite militaire.

Heinrich Wilhelm Trübner Portrait d’Anna Trübner
Heinrich Wilhelm Trübner, Portrait d’Anna Trübner, 1873, huile sur toile, 49 × 37,5 cm, Kurpfälzisches Museum, Heidelberg, Allemagne.
Voir les réponses

Entrer dans le texte

1
Quelle est la focalisation adoptée dans ce passage ? Justifiez votre réponse (voir Fiche p. 512).


Madame Sidonie

2
Quelle est l’attitude de Madame Sidonie face à la mort d’Angèle ?


3
Comment qualifieriez-vous le marché qu’elle propose à son frère ?



Angèle

4
Comment caractériseriez-vous le personnage d’Angèle dans cet extrait ? Proposez une réponse approfondie.


5
GRAMMAIRE
Donnez la nature et la fonction de chaque proposition dans la phrase : « Les yeux d’Angèle […] assez vite. »


Saccard

6

a. Quelle phrase semble donner la raison qui pousse Saccard à accepter la proposition de Sidonie ?

b. Quel lien faites-vous avec le projet naturaliste ?


7

a. Étudiez l’évolution des émotions de Saccard dans ce passage.

b. Quelle image est donnée de lui ?


Vers la dissertation

8
Montrez que cet épisode est, pour Saccard, à la fois le début d’une ascension et le début d’une chute.


ORAL
Préparez à deux la lecture expressive de ce texte.
a. Aidez-vous de la fiche méthode (voir Fiche p. 566).
b. Répartissez-vous les passages du texte afin de le rendre plus dramatique.
c. N’hésitez pas à créer une atmosphère propice en fermant les volets ou les rideaux, ou en proposant un fond musical adapté.
Vous pouvez vous enregistrer pour vous entraîner.
Enregistreur audio

Anonyme, École flamande, Jeune femme sur son lit de mort, 1621
Anonyme, École flamande, Jeune femme sur son lit de mort, 1621, huile sur toile, 82 × 100 cm, musée des Beaux-Arts, Rouen.
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