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Texte 3


Une ville d’or et d’acier





◈ Ressource complémentaire


Charles Baudelaire, « Crépuscule du soir » (1869)


Sources d'inspiration pour les poètes, les lumières du crépuscule sont ici célébrées par Charles Baudelaire.

  Crépuscule, comme vous êtes doux et tendre ! Les lueurs roses qui traînent encore à l’horizon comme l’agonie du jour sous l’oppression victorieuse de sa nuit, les feux des candélabres qui font des taches d’un rouge opaque sur les dernières gloires du couchant, les lourdes draperies qu’une main invisible attire des profondeurs de l’Orient, imitent tous les sentiments compliqués qui luttent dans le cœur de l’homme aux heures solennelles de la vie.
  On dirait encore une de ces robes étranges de danseuses, où une gaze transparente et sombre laisse entrevoir les splendeurs amorties d’une jupe éclatante, comme sous le noir présent transperce le délicieux passé ; et les étoiles vacillantes d’or et d’argent, dont elle est semée, représentent ces feux de la fantaisie qui ne s’allument bien que sous le deuil profond de la Nuit.

Charles Baudelaire, « Crépuscule du soir », Le Spleen de Paris, 1869.


Une ville d’or et d’acier


Cette scène correspond à une analepse1 dans le récit. Peu après leur arrivée à Paris, Saccard et Angèle passent une soirée sur la butte Montmartre, au nord de Paris.

  Ce jour-là, ils dînèrent au sommet des buttes, dans un restaurant dont les fenêtres s’ouvraient sur Paris, sur cet océan de maisons aux toits bleuâtres, pareils à des flots pressés emplissant l’immense horizon. Leur table était placée devant une des fenêtres. Ce spectacle des toits de Paris égaya Saccard. Au dessert, il fit apporter une bouteille de bourgogne. Il souriait à l’espace, il était d’une galanterie inusitée2. Et ses regards, amoureusement, redescendaient toujours sur cette mer vivante et pullulante, d’où sortait la voix profonde des foules. On était à l’automne ; la ville, sous le grand ciel pâle, s’alanguissait, d’un gris doux et tendre, piqué çà et là de verdures sombres, qui ressemblaient à de larges feuilles de nénuphars nageant sur un lac ; le soleil se couchait dans un nuage rouge, et, tandis que les fonds s’emplissaient d’une brume légère, une poussière d’or, une rosée d’or tombait sur la rive droite de la ville, du côté de la Madeleine et des Tuileries. C’était comme le coin enchanté d’une cité des Mille et une Nuits, aux arbres d’émeraude, aux toits de saphir, aux girouettes de rubis. Il vint un moment où le rayon qui glissait entre deux nuages fut si resplendissant, que les maisons semblèrent flamber et se fondre comme un lingot d’or dans un creuset3.
  – Oh ! vois, dit Saccard, avec un rire d’enfant, il pleut des pièces de vingt francs dans Paris !
  Angèle se mit à rire à son tour, en accusant ces pièces-là de n’être pas faciles à ramasser. Mais son mari s’était levé, et, s’accoudant sur la rampe de la fenêtre :
  – C’est la colonne Vendôme, n’est-ce pas, qui brille là-bas ?… Ici, plus à droite, voilà la Madeleine… Un beau quartier, où il y a beaucoup à faire… Ah ! cette fois, tout va brûler ! Vois-tu ?… On dirait que le quartier bout dans l’alambic4 de quelque chimiste.
  
Sa voix demeurait grave et émue. La comparaison qu’il avait trouvée parut le frapper beaucoup. Il avait bu du bourgogne, il s’oublia, il continua, étendant le bras pour montrer Paris à Angèle qui s’était également accoudée à son côté
 :
  
– Oui, oui, j’ai bien dit, plus d’un quartier va fondre, et il restera de l’or aux doigts des gens qui chaufferont et remueront la cuve. Ce grand innocent de Paris ! vois donc comme il est immense et comme il s’endort doucement ! C’est bête, ces grandes villes ! Il ne se doute guère de l’armée de pioches qui l’attaquera un de ces beaux matins, et certains hôtels de la rue d’Anjou ne reluiraient pas si fort sous le soleil couchant, s’ils savaient qu’ils n’ont plus que
trois ou quatre ans à vivre.
  Angèle croyait que son mari plaisantait. Il avait parfois le goût de la plaisanterie colossale et inquiétante. Elle riait, mais avec un vague effroi, de voir ce petit homme se dresser au-dessus du géant couché à ses pieds, et lui montrer le poing, en pinçant ironiquement les lèvres.
  – On a déjà commencé, continua-t-il. Mais ce n’est qu’une misère. Regarde là-bas, du côté des Halles, on a coupé Paris en quatre…
  Et de sa main étendue, ouverte et tranchante comme un coutelas, il fit signe de séparer la ville en quatre parts. […]
  La nuit venait. Sa main sèche et nerveuse coupait toujours dans le vide. Angèle avait un léger frisson, devant ce couteau vivant, ces doigts de fer qui hachaient sans pitié l’amas sans bornes des toits sombres. Depuis un instant, les brumes de l’horizon roulaient doucement des hauteurs, et elle s’imaginait entendre, sous les ténèbres qui s’amassaient dans les creux, de lointains craquements, comme si la main de son mari eût réellement fait les entailles dont il parlait, crevant Paris d’un bout à l’autre, brisant les poutres, écrasant les mœllons5, laissant derrière elle de longues et affreuses blessures de murs croulants. La petitesse de cette main, s’acharnant sur une proie géante, finissait par inquiéter ; et, tandis qu’elle déchirait sans effort les entrailles de l’énorme ville, on eût dit qu’elle prenait un étrange reflet d’acier dans le crépuscule bleuâtre.

Émile Zola, La Curée, chapitre II, 1871.


1. Figure de style : retour dans le passé.
2. Inhabituelle.
3. Récipient utilisé pour fondre des métaux.
4. Appareil servant à distiller, c’est-à-dire à séparer des éléments en les chauffant.
5. Pierres de construction.
Voir les réponses

Entrer dans le texte

1
Quel est le rôle du personnage d'Angèle dans cet extrait ?


Un tableau

2
Quels éléments font référence à la géographie réelle de Paris et aux grands travaux voulus par le baron Haussmann ?


3

a. Étudiez les changements de couleurs dans l’extrait.

b. À quoi sont-ils dûs ?


4

a. Par quelles métaphores successives la ville est-elle décrite ?

b. Quelles figures de style identifiez-vous de « - Oui, oui, j'ai bien dit... » à « ...trois ou quatre ans à vivre »  ?

c. À quoi servent ces figures de style ? Donnez plusieurs réponses.


Saccard

5
GRAMMAIRE
"Relevez les verbes de « Sa voix demeurait... » à « ...accoudée à son côté » et indiquez leur temps, leur mode et leur valeur.


6
Les deux personnages se trouvent en hauteur. Quel est l’intérêt de ce choix d’un point de vue réaliste ? d’un point de vue symbolique ?


7
Étudiez la métamorphose de Saccard entre le début et la fin de l’extrait.


8
Mettez en lien la dernière phrase du texte et le titre du roman.


Vers la dissertation

9
Comment la description de la ville permet-elle de mettre en valeur les intentions du personnage ?


ORAL
Selon vous, Saccard aime-t-il Paris ? Débattez-en.
Vous pouvez vous enregistrer pour vous entraîner.
Enregistreur audio
Jules Adler, Paris vu du Sacré-Cœur, huile sur toile, 1936, 200 × 275 cm, musée des Beaux-Arts de Dole.

◈ Ressource complémentaire


Jean-Claude Izzo, Les marins perdus (1997)


Autre description de ville, plus contemplative : dans ce texte de Jean-Claude Izzo, le capitaine Abdul Aziz profite d'un panorama sur la ville de Marseille depuis la butte du Pharo.

  Il redescendit de quelques mètres, puis il s'assit dans l'herbe, à l'ombre d'un massif de lauriers. Il se laissa envahir par la chaleur parfumée de l'air. 
  Devant lui, le fort Saint-Jean, ancienne commanderie des hospitaliers de Jérusalem. La lumière semblait vouloir se régaler du rose de ses pierres. Elle en léchait les moindres aspérités avec autant de passion, de plaisir, qu'une glace à la framboise.
  En contrebas, l'étroit goulet, autrefois stratégique, par lequel on accède au Vieux-Port. À peine franchi, des voiliers prenaient leur envol vers la rade. Des yeux, il suivit l'une des navettes, qui revenait, vide, des îles du Frioul et du château d'If. Elle irait s'amarrer sur le quai devant la Canebière qu'il devinait à peine. Son regard se déplaça légèrement, à gauche du fort Saint-Jean, sur la cathédrale de la Major, faussement byzantine, pompeuse, grise et lourde, cernée d'axes routiers aussi invraisemblables que laids. Derrière elle, le port de la Joliette s'étendait jusqu'à l'Estaque. Ses grues et ses portiques semblaient s'agripper au ciel. Pas grand-chose n'y bougeait. Comme si la chaleur avait banni tout mouvement. L'ailleurs, à cet instant, avait la couleur du Sahara. Son immobilité. Le moindre rêve de voyage, comme l'air, s'épuisait et se perdait dans ses sables.

Jean-Claude Izzo, Les marins perdus, Flammarion, 1997.



Gustave Caillebotte, Rue Halévy, vue d’un sixième étage, 1878, huile sur toile, 60 × 73 cm, coll. privée.
Gustave Caillebotte, Rue Halévy, vue d’un sixième étage, 1878, huile sur toile, 60 × 73 cm, coll. privée.

Ressource complémentaire

Plan de Paris en 1864. Cliquez sur les numéros pour visualiser les différents lieux aperçus par Saccard et Angèle dans l'extrait.



Plan de Paris, 1864
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