Texte 6


La chute





Texte écho
Jean Racine, Phèdre (1677)

  Renée est un personnage largement inspiré par l’histoire de Phèdre, héroïne d’une tragédie antique reprise ici par Racine. Phèdre aime éperdument Hippolyte, le fils de son mari Thésée. Voici le moment où elle avoue son amour à Hippolyte.

[…] Venge-toi, punis-moi d’un odieux amour ;
Digne fils du héros qui t’a donné le jour,
Délivre l’univers d’un monstre qui t’irrite.
La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte !
Crois-moi, ce monstre affreux ne doit point t’échapper.
Voilà mon cœur : c’est là que ta main doit frapper.


Jean Racine, Phèdre, Acte II, scène 5, 1677.





Paul Delvaux Le Miroir
Paul Delvaux, Le Miroir, 1936, huile sur toile, 110,3 × 138,2 cm, coll. privée.

La chute


Le bal costumé bat son plein chez les Saccard. Renée vient d’apprendre que Maxime va se marier. Consternée, elle l’entraîne dans sa chambre. Mais Sidonie le remarque et prévient Aristide, qui surprend les deux amants enlacés. Furieux, il se calme soudain en voyant que sa femme a signé l’acte de vente de sa dernière propriété. Il s’en empare et quitte la pièce avec son fils. Renée se retrouve seule, humiliée et désespérée.

  Elle s’aperçut dans la haute glace de l’armoire. Elle s’approcha, étonnée de se voir, oubliant son mari, oubliant Maxime, toute préoccupée par l’étrange femme qu’elle avait devant elle. La folie montait. Ses cheveux jaunes, relevés sur les tempes et sur la nuque, lui parurent une nudité, une obscénité. […]
  Qui l’avait mise nue ? Que faisait-elle dans ce débraillé de fille qui se découvre jusqu’au ventre ? Elle ne savait plus. Elle regardait ses cuisses que le maillot arrondissait, ses hanches dont elle suivait les lignes souples sous la gaze, son buste largement ouvert ; et elle avait honte d’elle, et un mépris de sa chair l’emplissait d’une sourde colère contre ceux qui la laissaient ainsi, avec de simples cercles d’or aux chevilles et aux poignets pour lui cacher la peau. […]
  Et, dans l’ombre bleuâtre de la glace, elle crut voir se lever les figures de Saccard et de Maxime. Saccard, noirâtre, ricanant, avait une couleur de fer, un rire de tenaille, sur ses jambes grêles1. Cet homme était une volonté. Depuis dix ans, elle le voyait dans la forge, dans les éclats du métal rougi, la chair brûlée, haletant, tapant toujours, soulevant des marteaux vingt fois trop lourds pour ses bras, au risque de s’écraser lui-même. Elle le comprenait maintenant ; il lui apparaissait grandi par cet effort surhumain, par cette coquinerie énorme, cette idée fixe d’une immense fortune immédiate. Elle se le rappelait sautant les obstacles, roulant en pleine boue, et ne prenant pas le temps de s’essuyer pour arriver avant l’heure, ne s’arrêtant même pas à jouir en chemin, mâchant ses pièces d’or en courant. Puis la tête blonde et jolie de Maxime apparaissait derrière l’épaule rude de son père : il avait son clair sourire de fille, ses yeux vides de catin2 qui ne se baissaient jamais, sa raie au milieu du front, montrant la blancheur du crâne. Il se moquait de Saccard, il le trouvait bourgeois de se donner tant de peine pour gagner un argent qu’il mangeait, lui, avec une si adorable paresse. Il était entretenu. Ses mains longues et molles contaient ses vices. Son corps épilé avait une pose lassée de femme assouvie. Dans tout cet être lâche et mou, où tout le vice coulait avec la douceur d’une eau tiède, ne luisait pas seulement l’éclair de la curiosité du mal. Il subissait. Et Renée, en regardant les deux apparitions sortir des ombres légères de la glace, recula d’un pas, vit que Saccard l’avait jetée comme un enjeu, comme une mise de fonds3, et que Maxime s’était trouvé là, pour ramasser ce louis tombé de la poche du spéculateur. Elle restait une valeur dans le portefeuille de son mari ; il la poussait aux toilettes d’une nuit4, aux amants d’une saison ; il la tordait dans les flammes de sa forge, se servant d’elle, ainsi que d’un métal précieux, pour dorer le fer de ses mains. Peu à peu, le père l’avait ainsi rendue assez folle, assez misérable, pour les baisers du fils. Si Maxime était le sang appauvri de Saccard, elle se sentait, elle, le produit, le fruit véreux5 de ces deux hommes, l’infamie qu’ils avaient creusée entre eux, et dans laquelle ils roulaient l’un et l’autre.
  Elle savait maintenant. C’étaient ces gens qui l’avaient mise nue. Saccard avait dégrafé le corsage, et Maxime avait fait tomber la jupe. Puis, à eux deux, ils venaient d’arracher la chemise. À présent, elle se trouvait sans un lambeau, avec des cercles d’or, comme une esclave. Ils la regardaient tout à l’heure, ils ne lui disaient pas : « Tu es nue. » Le fils tremblait comme un lâche, frissonnait à la pensée d’aller jusqu’au bout de son crime, refusait de la suivre dans sa passion. Le père, au lieu de la tuer, l’avait volée ; cet homme punissait les gens en vidant leurs poches […]. C’étaient des lâches.
Ils l’avaient mise nue.
Émile Zola, La Curée, chapitre VI, 1871.


1. Maigres.
2. Prostituée.
3. Somme d’argent placée en vue d’une plus-value ou dans l’espoir de percevoir des intérêts.
4. Tenues utilisées pour une seule soirée.
5. Gâté par les vers.

Voir les réponses

Entrer dans le texte

1

a. Que fait Renée en se regardant dans le miroir ?

b. Si cet épisode était adapté au théâtre, quel type de scène aurait-on (voir Fiche p. 500) ?


Renée

2
Pourquoi Renée est-elle « étonnée » de voir une « étrange femme » ?


3
Quelle image a-t-elle d’elle-même dans cet extrait ? Procédez à une comparaison avec l’incipit.


Saccard et Maxime

4
Quels sentiments Renée éprouve-t-elle envers les deux hommes ? Expliquez.

5
Montrez que père et fils sont présentés à la fois comme semblables et opposés.


6

a. Quelle métaphore filée est utilisée pour évoquer Saccard ? À quel extrait cela vous fait-il penser ?

b. De quel dieu antique Saccard est-il rapproché ?



7
GRAMMAIRE

a. Dans la phrase : « Ils l’avaient mise nue », quelles sont les fonctions de « l’ » et de « nue » ?

b. Quel double sens cette phrase peut-elle avoir ?



Vers la dissertation

8
Dans quelle mesure Renée peut-elle être considérée comme une héroïne tragique ? Proposez une réponse nuancée.


ORAL
Imaginez les propos que Renée pourrait tenir à Saccard et Maxime à la suite de cet épisode.
Enregistreur audio

Éclairage

À la demande de Sarah Bernhardt, célèbre comédienne de l’époque, Zola adapte La Curée en pièce de théâtre sous le titre Renée. La comédienne ne joue finalement pas le rôle, ayant peur d’être huée. Elle interprétera néanmoins Phèdre, qui aime le fils de son mari ( voir Texte écho).
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L'image

Quels éléments du tableau peuvent faire écho à l’extrait ? Observez le personnage, le miroir, mais aussi le papier peint.


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