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Texte 7


Un tour en ville





Un tour en ville


Vers la fin du roman, Saccard fait le tour d’un quartier touché par les grands travaux du baron Haussmann. Il est accompagné de quelques notables intéressés par les bouleversements immobiliers parisiens.

  Le chemin où ces messieurs s’engagèrent était affreux. Il avait plu toute la nuit. Le sol détrempé devenait un fleuve de boue, entre les maisons écroulées, sur cette route tracée en pleines terres molles, où les tombereaux1 de transport entraient jusqu’aux moyeux2. Aux deux côtés, des pans de murs, crevés par la pioche, restaient debout ; de hautes bâtisses éventrées, montrant leurs entrailles blafardes, ouvraient en l’air leurs cages d’escalier vides, leurs chambres béantes, suspendues, pareilles aux tiroirs brisés de quelque grand vilain meuble. Rien n’était plus lamentable que les papiers peints de ces chambres, des carrés jaunes ou bleus qui s’en allaient en lambeaux, indiquant, à une hauteur de cinq et six étages, jusque sous les toits, de pauvres petits cabinets3, des trous étroits, où toute une existence d’homme avait peut-être tenu. Sur les murailles dénudées, les rubans des cheminées montaient côte à côte, avec des coudes brusques, d’un noir lugubre. Une girouette oubliée grinçait au bord d’une toiture, tandis que des gouttières à demi détachées pendaient, pareilles à des guenilles. Et la trouée s’enfonçait toujours, au milieu de ces ruines, pareille à une brèche que le canon aurait ouverte ; la chaussée, encore à peine indiquée, emplie de décombres, avait des bosses de terre, des flaques d’eau profondes, s’allongeait sous le ciel gris, dans la pâleur sinistre de la poussière de plâtre qui tombait, et comme bordée de filets de deuil par les rubans noirs des cheminées.

  Ces messieurs, avec leurs bottes bien cirées, leurs redingotes et leurs chapeaux de haute forme, mettaient une singulière note dans ce paysage boueux, d’un jaune sale, où ne passaient que des ouvriers blêmes, des chevaux crottés jusqu’à l’échine, des chariots dont le bois disparaissait sous une croûte de poussière. Ils se suivaient à la file, sautaient de pierre en pierre, évitant les mares de fange4 coulante, parfois enfonçaient jusqu’aux chevilles et juraient alors en secouant les pieds. [...] Ils s’arrêtaient parfois en équilibre sur un plâtras roulé au fond d’une ornière, levaient le nez, s’appelaient pour se montrer un plancher béant, un tuyau de cheminée resté en l’air, une solive5 tombée sur un toit voisin. Ce coin de ville détruite, au sortir de la rue du Temple, leur semblait tout à fait drôle.

  – C’est vraiment curieux, disait M. de Mareuil. Tenez, Saccard, regardez donc cette cuisine, là-haut ; il y reste une vieille poêle pendue au‑dessus du fourneau... Je la vois parfaitement.

  Mais le médecin, le cigare aux dents, s’était planté devant une maison démolie, et dont il ne restait que les pièces du rez-de-chaussée, emplies des gravats des autres étages. Un seul pan de mur se dressait du tas des décombres ; pour le renverser d’un coup, on l’avait entouré d’une corde, sur laquelle tiraient une trentaine d’ouvriers.

  – Ils ne l’auront pas, murmura le médecin. Ils tirent trop à gauche.

Les quatre autres étaient revenus sur leurs pas, pour voir tomber le mur. Et tous les cinq, les yeux tendus, la respiration coupée, attendaient la chute avec un frémissement de jouissance. Les ouvriers, lâchant, puis se roidissant6 brusquement, criaient : « Ohé ! hisse ! »

  – Ils ne l’auront pas, répétait le médecin.

  Puis, au bout de quelques secondes d’anxiété :

  – Il remue, il remue, dit joyeusement un des industriels.

  Et quand le mur céda enfin, s’abattit avec un fracas épouvantable, en soulevant un nuage de plâtre, ces messieurs se regardèrent avec des sourires. Ils étaient enchantés. Leurs redingotes se couvrirent d’une poussière fine, qui leur blanchit les bras et les épaules.


Émile Zola, La Curée, Chapitre VII, 1871.


1. Grosse charrette.
2. Partie centrale des roues.
3. Petite pièce d’un appartement.
4. Boue sale.
5. Poutre qui soutient les planchers.
6. Se raidissant.

Félix Thorigny, Embellissements de Paris : démolitions dans l’Île de la Cité, Gravure sur bois, 34,4 × 23,7 cm, 1862.
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1
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Des ruines

2
Quels sont les détails qui rendent réaliste cette description ? Donnez des exemples.


3
Quelle tonalité domine cette description ? Comment est‑elle créée ?


4
GRAMMAIRE
Relevez les compléments circonstanciels dans la phrase « Et quand le mur céda enfin, s’abattit avec un fracas épouvantable, en soulevant un nuage de plâtre, ces messieurs se regardèrent avec des sourires. »


De la destruction au crime

5
Recherchez la définition du mot curée. En quoi peut‑on dire que cette scène est une curée ?


6
Quelle image est donnée de Saccard et de ses acolytes ? De quelles manières ?


Vers le commentaire

7
Montrez que dans cet extrait le pathétique a une fonction argumentative.


ORAL
Faites une recherche sur les grands travaux menés par le baron Haussmann. Ont-ils eu un impact positif ou négatif ? Débattez‑en entre vous.
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Giuseppe de Nittis (attribué à), Le Percement de l’Avenue de l’Opéra, musée Carnavalet, Paris, 1878.

Découvrez une analyse de ce tableau sur le site du musée Carnavalet.
Giuseppe de Nittis (attribué à), Le Percement de l’Avenue de l’Opéra, musée Carnavalet, Paris, 1878.
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