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Débat 6


Langue populaire et littérature





Texte A
Grandgousier, le père de Gargantua, revient de voyage et demande à son fils s’il est resté propre.

  – Il n’est, dit Gargantua, pas besoin de se torcher le cul s’il n’y a pas de saleté. Or la saleté n’y peut être si on n’a pas chié. Il nous faut donc chier avant de se torcher le cul.
  – Oh ! dit Grandgousier, que tu as de bon sens, mon garçonnet ! Un de ces jours, je te ferai passer docteur en gai savoir, par Dieu ! car tu as plus de raison que d’années. Poursuis donc ce propos torcheculatif, je t’en prie. [...]
  – Après, dit Gargantua, je me torchai avec un couvre‑chef, un oreiller, une pantoufle, une gibecière1, un panier (mais quel peu agréable torche‑cul !), puis avec un chapeau. Remarquez que parmi les chapeaux, les uns sont de feutre rasé, d’autres à poil, d’autres de velours, d’autres de taffetas. Le meilleur d’entre tous, c’est celui à poil, car il absterge2 excellemment la matière fécale.


François Rabelais, Gargantua, chapitre 13, 1534.


1. Bourse qui se porte à la ceinture.
2. Nettoye, purifie.

E. Sokolov, illustration pour une édition rassemblant Gargantua et Pantagruel, tempera, 1980.
Doc. 1
E. Sokolov, illustration pour une édition rassemblant Gargantua et Pantagruel, tempera, 1980.

Texte B
Gervaise, à l’apogée de sa réussite, organise un festin auquel elle convie ses voisins.

  Virginie, elle, aimait la peau, quand elle était rissolée, et chaque convive lui passait sa peau, par galanterie ; si bien que Poisson jetait à sa femme des regards sévères, en lui ordonnant de s’arrêter, parce qu’elle en avait assez comme ça : une fois déjà, pour avoir trop mangé d’oie rôtie, elle était restée quinze jours au lit, le ventre enflé. Mais Coupeau se fâcha et servit un haut de cuisse à Virginie, criant que, tonnerre de Dieu ! Si elle ne le décrottait1 pas, elle n’était pas une femme. Est-ce que l’oie avait jamais fait du mal à quelqu’un ? Au contraire, l’oie guérissait les maladies de rate. On croquait ça sans pain, comme un dessert. Lui, en aurait bouffé toute la nuit, sans être incommodé ; et, pour crâner, il s’enfonçait un pilon entier dans la bouche. Cependant, Clémence achevait son croupion, le suçait avec un gloussement des lèvres, en se tordant de rire sur sa chaise, à cause de Boche qui lui disait tout bas des indécences. Ah ! Nom de dieu ! Oui, on s’en flanqua une bosse ! Quand on y est, on y est, n’est-ce pas ? et si l’on ne se paie qu’un gueuleton par‑ci par‑là, on serait joliment godiche de ne pas s’en fourrer jusqu’aux oreilles. Vrai, on voyait les bedons se gonfler à mesure. Les dames étaient grosses. Ils pétaient dans leur peau, les sacrés goinfres ! La bouche ouverte, le menton barbouillé de graisse, ils avaient des faces pareilles à des derrières, et si rouges, qu’on aurait dit des derrières de gens riches, crevant de prospérité.


Émile Zola, L’Assommoir, 1876.


1. Mangeait jusqu’à l’os.

Repas de fête, France, 1955, photographie.
Doc. 2
Repas de fête, France, 1955, photographie.

Texte C
Cet extrait est l’incipit du roman.

  On est partis au lever du jour, à peine le temps d’un café-crème... le pécule à Grand-mère... ça y est ! on l’avait à moitié flambé !...
  Sur le bateau on est arrivés en avance... On était bien aux plus petites places, juste sur l’étrave... On voyait tout l’horizon admirablement... Je devais signaler moi le premier la côte étrangère... Le temps n’était pas mauvais, mais quand même dès qu’on s’est éloignés un peu, qu’on a perdu de vue les phares, on a commencé à mouiller... Ça devenait une balançoire et de la vraie navigation... Ma mère alors s’est résorbée dans l’abri pour les ceintures... C’est elle la première qui a vomi à travers le pont et dans les troisièmes... Ça a fait le vide un instant...
  « Occupe-toi de l’enfant, Auguste ! » qu’elle a eu le temps juste de glapir... Y avait pas mieux pour l’excéder... D’autres personnes alors s’y sont mises à faire des efforts inouïs... par‑dessus bord et bastingages1... Dans le balancier, contre le mouvement, on dégueulait sans manière, au petit bonheur...


Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit, 1936, Éditions Gallimard.


1. Bastingage : rambarde bordant le pont d’un navire.

Texte D
  C’était ce truc qui passait en boucle sur M6. En général, ça donnait envie de casser une guitare ou de foutre le feu à son bahut, mais là, au contraire, chacun se recueillit. C’était presque encore neuf, un titre qui venait d’une ville américaine et rouillée pareil, une ville de merde perdue très loin là-bas, où des petits blancs crades buvaient des bières bon marché dans leur chemises à carreaux. Et cette chanson, comme un virus, se répandait partout où il existe des fils de prolo1 mal fichus, des ados véreux2, des rebuts3 de la crise, des filles mères, des releuleuh4 en mob5, des fumeurs de shit et des élèves de Segpa6. À Berlin, le mur était tombé et la paix, déjà, s’annonçait comme un épouvantable rouleau compresseur. Dans chaque ville que portait ce monde désindustrialisé et univoque, dans chaque bled déchu, des mômes sans rêve écoutaient maintenant ce groupe de Seattle qui s’appelait Nirvana. Ils se laissaient pousser les cheveux et tâchaient de transformer leur vague à l’âme en colère, leur déprime en décibels.


Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux, 2018, Éditions Actes Sud.


1. Abréviation familière de « prolétaires ».
2. Avec des vers ; malsains.
3. Ceux qui sont à l’écart.
4. Adolescents qui se vantent.
5. Mobylette, cyclomoteur.
6. Classes accueillant des élèves présentant des difficultés d’apprentissage.

Joe Hughes, photographie de Kurt Cobain, leader du groupe Nirvana, lors d’un concert.
Doc. 3
Joe Hughes, photographie de Kurt Cobain, leader du groupe Nirvana, lors d’un concert.
Voir les réponses

1
Selon vous, la dimension populaire de ces extraits vient-elle des sujets, du style d’écriture, ou des deux ?


2
Texte A
a. Montrez que le lexique employé relève d’un niveau de langue tantôt familier ou vulgaire, tantôt soutenu, en donnant des exemples.

b. Quel est l’effet produit par ce décalage ?


3
Texte B Relevez le champ lexical du repas. Que remarquez‑vous ?


4
Texte B
a. Qui s’exprime dans un langage familier : le narrateur ou les personnages ?

b. Cet extrait est‑il écrit au style direct, indirect ou indirect libre ?


5
Texte C
a. Dans le premier paragraphe, quels éléments syntaxiques relèvent d’un niveau de langue familier ?

b. Réécrivez ce paragraphe dans un niveau de langue soutenu.


6
Texte D
a. Montrez que ce texte mélange les niveaux de langue, en vous appuyant sur des exemples précis.

b. Qui s’exprime dans un langage familier : le narrateur ou les personnages ?


7
Trouvez-vous ces textes bien écrits ? Développez votre réponse.


Texte E
Voici ce qu’écrit Barbey d’Aurevilly sur le style adopté par Émile Zola, dans L’Assommoir.

  Sa langue d’artiste, il l’a dégradée et perdue dans les argots les plus ignominieux des cabarets. Il a pris la langue du peuple. Dépravé par son sujet, il parle, en ce roman, comme les personnages qui y vivent.


Barbey d’Aurevilly, cité par Léon Bloy dans Je m’accuse..., 1900.

Eugène Atget, Le joueur d’orgue, 1898 -1899.
Doc. 4
Eugène Atget, Le joueur d’orgue, 1898‑1899.

Texte F
  Mon crime est d’avoir eu la langue du peuple. Ah ! la forme, là est le grand crime ! Des dictionnaires de cette langue existent pourtant, des lettrés l’étudient et jouissent de sa verdeur, de l’imprévu et de la force de ses images. Elle est un régal pour les grammairiens fureteurs. N’importe, personne n’a entrevu que ma volonté était de faire un travail purement philologique1, que je crois d’un vif intérêt historique et social.
  Je ne me défends pas d’ailleurs. Mon œuvre me défendra. C’est une œuvre de vérité, le premier roman sur le peuple, qui ne mente pas et qui ait l’odeur du peuple.


Émile Zola, L’Assommoir, Préface, 1877.


1. Qui concerne l’étude scientifique de la langue.

Texte G
Lors de la parution de Mort à crédit, certains critiques se montrent sévères.

  Malheureusement, ces beaux passages sont des accidents dans les 700 pages serrées de morne bassesse et de laideur triste de ce livre dont la langue ne cesse presque jamais de paraître fabriquée jusque dans ses négligences, d’où la trouvaille spontanée est toujours absente, dont la grossièreté et jusqu’au débraillé donnent l’impression d’être voulus. Gide a écrit que l’œuvre d’art ne s’obtient que par la soumission du réalisme à l’idée de beauté préconçue. On dirait que, pour Céline, c’est par la soumission du réalisme à l’idée de laideur préconçue et à la préoccupation de l’obscène. [...]
  Que Monsieur Louis-Ferdinand Céline [...] ne vienne pas du moins prétendre qu’il entend écrire dans une langue populaire vivante, dont l’argot même prouve la vitalité tandis que la langue écrite d’aujourd’hui serait, selon lui, morte ; la sienne, produit de l’artifice, [...] n’est même pas vraiment la sienne, celle qu’il parle, avec les gens cultivés de son temps, et qui, délivrée de ses bavures, filtrée, serait susceptible de devenir celle d’un bon écrivain : la langue à laquelle se sont toujours efforcés les bons écrivains français.


Georges Le Cardonnel, Le Journal, 14 juin 1936.

Portrait de Louis Ferdinand Destouches, dit Louis-Ferdinand Céline, vers 1955.
Doc. 5
Portrait de Louis Ferdinand Destouches, dit Louis-Ferdinand Céline, vers 1955.

Texte H
  – Pourquoi avez-vous écrit Voyage au bout de la nuit dans une langue aussi volontairement faubourienne ?
  – Volontairement ! Vous aussi ? C’est faux, j’ai écrit comme je parle. Cette langue est mon instrument. Vous n’empêcheriez pas un grand musicien de jouer du cornet à piston ? Eh bien ! Je joue du cornet à piston. Et puis, je suis du peuple, du vrai... J’ai fait toutes mes études secondaires, et les deux premières années de mes études supérieures en étant livreur chez un épicier.


Pierre-Jean Launay, interview de Louis-Ferdinand Céline, Paris‑Soir, 10 novembre 1932.

Texte I
  Voyez-vous, avec Rabelais, on parle toujours de ce qu’il faut pas. On dit, on répète partout : « C’est le père des lettres françaises » Et puis il y a de l’enthousiasme, des éloges, ça va de Victor Hugo à Balzac, à Malherbe. Le père des lettres françaises, ha là là ! c’est pas si simple. En vérité, Rabelais, il a raté son coup. Oui, il a raté son coup. Il a pas réussi. Ce qu’il voulait faire, c’était un langage pour tout le monde, un vrai. Il voulait démocratiser la langue, une vraie bataille. La Sorbonne, il était contre, les docteurs et tout ça. Tout ce qui était reçu et établi, le roi, l’Église, le style, il était contre.
  Non, c’est pas lui qui a gagné. C’est Amyot, le traducteur de Plutarque : il a eu, dans les siècles qui suivirent, beaucoup plus de succès que Rabelais. C’est sur lui, sur sa langue, qu’on vit encore aujourd’hui. Rabelais avait voulu faire passer la langue parlée dans la langue écrite : un échec. Tandis qu’Amyot, les gens maintenant veulent toujours et encore de l’Amyot, du style académique. Ça, c’est écrire de la m... : du langage figé.


Louis-Ferdinand Céline, « Rabelais, il a raté son coup », Le meilleur livre du mois, 1959.

François Rabelais (en haut) et Jacques Amyot (en bas, à gauche), desssin de G. Fath, gravure de Lacoste Jeune, XIXe siècle.
Doc. 6
François Rabelais (en haut) et Jacques Amyot (en bas, à gauche), desssin de G. Fath, gravure de Lacoste Jeune, XIXe siècle.

Texte J
Dans son étude consacrée aux romans de Céline, Catherine Rouayrenc évoque d’abord la règle tacite qui prévalait jusqu’au début du XXe siècle, pour les écrivains.

  Dans le récit, en effet, le scripteur1 est tenu en principe de faire parler au narrateur, être de fiction tout comme les personnages, le langage de la Norme. Aussi toute intrusion du langage populaire, qui ne peut y figurer qu’à titre d’élément étranger, doit‑elle être signalée pour qu’on ne risque pas de l’imputer au scripteur.


Catherine Rouayrenc, « C’est mon secret ». La technique de l’écriture « populaire » dans Voyage au bout de la nuit et Mort à Crédit, 1994, Éditions du Lérot.


1. Celui qui écrit.

Texte K
Au début du XXe siècle, la montée du communisme met les prolétaires au cœur du débat politique, mais aussi littéraire.

  Dans le genre romanesque, l’interrogation se déplace alors du statut des personnages populaires à celle de la transposition du parler des rues et de son statut [...] : faire entrer le peuple en littérature, non plus en tant qu’objet d’observation, mais en tant que sujet d’énonciation.


Jérôme Meizoz, « La “langue peuple” dans le roman français », Hermès, la revue, 2005.
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8
Texte E Que reproche Barbey d’Aurevilly à Émile Zola ? Expliquez notamment la dernière phrase.


9
Texte F Avec quels arguments Zola défend-il l’idée que la « langue du peuple » a sa place dans la littérature ?


10
Texte G Quels sont les reproches que Le Cardonnet adresse à Céline ?


11
Texte H Céline affirme-t-il écrire dans une langue populaire pour les mêmes raisons que Zola ? Justifiez votre réponse.


12
Texte I Selon Céline, pourquoi Rabelais a‑t‑il « raté son coup » tandis qu’Amyot a « gagné » ?


13
Texte G et I
a. Quel type de style d’écriture défend Le Cardonnel ?

b. Que reproche Céline à ce type de style ?


14
Texte J En quoi cet extrait permet‑il de mieux comprendre le texte E ?


15
Texte K
a. Selon Jérôme Meizoz, quelle modification s’opère dans le genre romanesque au début du XXe siècle ?

b. Donnez un exemple de cette transformation.


ORAL
Selon vous, la langue orale, familière ou argotique peut-elle être littéraire, poétique ? Débattez‑en en classe.
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