Texte 4


Un père et sa fille





Un père et sa fille


  Je travaillais mes cours, j’écoutais des disques, je lisais, toujours dans ma chambre. Je n’en descendais que pour me mettre à table. On mangeait sans parler. Je ne riais jamais à la maison. Je faisais de « l’ironie ». C’est le temps où tout ce qui me touche de près m’est étranger. J’émigre doucement vers le monde petit-bourgeois, admise dans ces surboums1 dont la seule condition d’accès, mais si difficile, consiste à ne pas être cucul2. Tout ce que j’aimais me semble péquenot3, Luis Mariano4, les romans de Marie-Anne Desmarets, Daniel Gray5, le rouge à lèvres et la poupée gagnée à la foire qui étale sa robe de paillettes sur mon lit. Même les idées de mon milieu me paraissent ridicules, des préjugés, par exemple, « la police, il en faut » ou « on n’est pas un homme tant qu’on n’a pas fait son service6 ». L’univers pour moi s’est retourné.
  Je lisais la « vraie » littérature, et je recopiais des phrases, des vers, qui, je croyais, exprimaient mon « âme », l’indicible de ma vie, comme « Le bonheur est un dieu qui marche les mains vides »… (Henri de Régnier7).
  Mon père est entré dans la catégorie des gens simples ou modestes ou braves gens. Il n’osait plus me raconter des histoires de son enfance. Je ne lui parlais plus de mes études. Sauf le latin, parce qu’il avait servi la messe, elles lui étaient incompréhensibles et il refusait de faire mine de s’y intéresser, à la différence de ma mère. Il se fâchait quand je me plaignais du travail ou critiquais les cours. Le mot « prof » lui déplaisait, ou « dirlo », même « bouquin ». Et toujours la peur OU PEUT-ÊTRE LE DÉSIR que je n’y arrive pas.
  Il s’énervait de me voir à longueur de journée dans les livres, mettant sur leur compte mon visage fermé et ma mauvaise humeur. La lumière sous la porte de ma chambre le soir lui faisait dire que je m’usais la santé. Les études, une souffrance obligée pour obtenir une bonne situation et ne pas prendre un ouvrier.
Mais que j’aime me casser la tête lui paraissait suspect. Une absence de vie à la fleur de l’âge. Il avait parfois l’air de penser que j’étais malheureuse.
  Devant la famille, les clients, de la gêne, presque de la honte que je ne gagne pas encore ma vie à dix-sept ans, autour de nous toutes les filles de cet âge allaient au bureau, à l’usine ou servaient derrière le comptoir de leurs parents. Il craignait qu’on ne me prenne pour une paresseuse et lui pour un crâneur. Comme une excuse : « On ne l’a jamais poussée, elle avait ça dans elle. » Il disait que j’apprenais bien, jamais que je travaillais bien. Travailler, c’était seulement travailler de ses mains.


Annie Ernaux, La Place, 1983 © Éditions Gallimard.


1. Soirées d’adolescents.
2. Niais, un peu ridicule.
3. Paysan, grossier.
4. Chanteur populaire pour ses opérettes construites sur une intrigue simple.
5. Auteurs de romans sentimentaux populaires.
6. Service militaire.
7. Poète français.
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Entrer dans le texte

1
Texte écho Comparez l’attitude du père d’Annie Ernaux et celle de la mère d’Albert Cohen. Quels en sont les points communs et les différences ?


Une relation père/fille

2
Quels sentiments Annie Ernaux (alors étudiante) éprouve-t-elle à l’égard de son père ?


3

a. Comment le père perçoit-il le fait que sa fille fasse des études ?

b. Quelle différence fait-il entre « apprendre » et « travailler » ?


4
GRAMMAIRE
Donnez la nature et la fonction des mots ou groupes de mots dans la phrase suivante : « Mais que j’aime me casser la tête lui paraissait suspect. »


5
Comment Annie Ernaux adulte juge-t-elle la jeune femme qu’elle était alors ?


Une communication difficile

6
Quelle est la langue qui parvient encore à rapprocher Annie Ernaux et son père ? Pour quelle raison ?


7

a. Qui parle, dans les mots en italique ?

b. Entre guillemets ?

c. En majuscules ?

d. Quel est l’effet produit pour chacun d’eux ?

Vers la dissertation

8
Quel rôle joue le langage dans les difficultés relationnelles entre Annie Ernaux et son père ?


ORAL
Comprenez-vous l’attitude d’Annie Ernaux face à son père ? Formez des groupes et débattez selon vos différents points de vue.

Vous pouvez vous enregistrer pour vous entraîner.
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Texte écho
Albert Cohen, Le Livre de ma mère (1954)

Dans ce récit autobiographique, Albert Cohen rend hommage à sa mère. L’auteur est devenu diplomate en Suisse et fréquente la haute société. Sa mère vient lui rendre visite.

  Elle ne s’indignait pas d’être ainsi mise de côté. Elle ne trouvait pas injuste son destin d’isolée, son pauvre destin de rester cachée et de ne pas connaître mes relations, mes idiotes relations mondaines, cette sale bande de bien élevés. Elle savait qu’elle ne connaissait pas ce qu’elle appelait « les grands usages ». Elle acceptait, bon chien fidèle, son petit sort d’attendre, solitaire dans mon appartement et cousant pour moi, d’attendre mon retour de ces élégants dîners dont elle trouvait naturel d’être bannie. Attendre dans son obscurité, tout en cousant pour son fils, humblement attendre le retour de son fils lui suffisait. Admirer son fils revenu, son fils en smoking ou en habit et bien-portant, suffisait à son bonheur. Apprendre de lui les noms des importants convives lui suffisait. Connaître en détail les divers plats du luxueux menu et les toilettes des dames décolletées, de ces grandes dames qu’elle ne connaîtrait jamais, lui suffisait, suffisait à cette âme sans fiel1. Elle savourait de loin ce paradis dont elle était exclue.

Albert Cohen, Le Livre de ma mère, 1954, Gallimard.


1. Sans méchanceté.

Éclairage

« Sociolecte » signifie « dialecte social ». Constitué de codes linguistiques partagés par un groupe social et/ou culturel, il se caractérise par des mots, une syntaxe et une façon de parler spécifiques. Ainsi, les adolescents ont un sociolecte qui varie selon l’époque à laquelle ils vivent.


Paul Almasy photographie de
lycéennes boulevard Saint-Germain
Paul Almasy, photographie de lycéennes boulevard Saint-Germain, vers 1970.



Angelo Deligio portrait de l’actrice italienne Pamela Villoresi
lisant

Angelo Deligio, portrait de l’actrice italienne Pamela Villoresi lisant, années 1970, photographie, portfolio Mondadori.
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