Groupement complémentaire


Raconter ses origines populaires





P J Crook Armchair Supporters
Doc. 3
P J Crook, Armchair Supporters, XXe siècle, acrylique sur toile et bois, 71 × 71 cm, coll. privée.
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Raconter son milieu d’origine

1
De quel milieu social chacun des narrateurs est-il issu ?


2
Quel regard chacun d’eux porte-t-il sur son milieu d’origine ? Justifiez vos réponses par des citations commentées.



Des personnages en rupture

3
Dans chaque texte, quel rôle le savoir semble-t-il jouer ? Proposez une réponse détaillée, assortie de citations des textes.


4
Montrez que dans chacun des textes, le narrateur se sent en décalage avec certains codes sociaux ou certaines habitudes sociales.

Texte C - Didier Eribon, Retour à Reims (2009)

Didier Eribon, Retour à Reims (2009)

À la mort de son père, Didier Eribon retourne à Reims, sa ville de naissance ; il y retrouve le milieu dans lequel il a grandi et se plonge dans ses souvenirs.

Mon père était bricoleur, et fier de ses capacités en ce domaine, comme il était fier du travail manuel en général. Il s’épanouissait dans cette activité, à laquelle il consacrait presque tout son temps libre, et il avait le goût de la belle ouvrage. Quand j’étais lycéen, en seconde ou première, il me construisit un bureau en transformant une vieille table. Il installait des placards, réparait tout ce qui se mettait à clocher dans l’appartement. Moi, je ne savais rien faire de mes dix doigts. Et dans cette incapacité voulue – n’aurais-je pu me décider à apprendre quelque chose de lui ? – j’investissais bien sûr tout mon désir de ne pas lui ressembler, de devenir socialement autre que lui. Plus tard, j’allais découvrir que certains intellectuels adorent bricoler et qu’on peut à la fois aimer les livres – en lire et en écrire – et s’adonner avec plaisir aux activités pratiques et manuelles. Cette découverte me plongerait dans des abîmes de perplexité : un peu comme si toute ma personnalité se trouvait mise en cause par la déstabilisation de ce que j’avais longtemps perçu et vécu comme un binarisme1 fondamental, constitutif (mais, en réalité, seulement constitutif de moi-même). Il en ira de même avec le sport : que certains de mes amis aiment regarder le sport à la télévision me perturbera profondément, provoquant l’effondrement d’une évidence dont la force s’était imposée à moi, pour qui se définir comme un intellectuel, vouloir en être un, avait précisément passé par la détestation des soirées où l’on regardait les matchs de football à la télévision. La culture sportive, le sport comme unique centre d’intérêt – des hommes, car, pour les femmes, c’était plutôt les faits divers –, autant de réalités que j’avais eu à coeur de juger très haut, avec beaucoup de dédain et un sentiment d’élection. Il me fallut du temps pour déconstruire tous ces cloisonnements qui m’avaient permis de devenir ce que j’étais devenu, et réintégrer dans mon univers mental et existentiel ces dimensions que j’en avais exclues.


Didier Eribon, Retour à Reims, 2009 © Librairie Arthème Fayard.




1. Se dit de ce qui est binaire, c’est-à-dire composé de deux éléments ou unités.

Texte D - Édouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule (2014)

Édouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule (2014)

Édouard Louis, dont le patronyme d’origine est Eddy Bellegueule, raconte son enfance dans un village de Picardie.

Une dispute d’enfants. Ses parents avaient une situation plus confortable que les miens, pourtant pas vraiment des bourgeois : une mère employée à l’hôpital et un père technicien chez EDF. Amélie m’avait dit ce jour-là pour me blesser – elle savait qu’en disant cela elle y parviendrait – que mes parents étaient des fainéants. Je me rappelle cette dispute avec la précision des événements que l’on crée dans sa vie à partir des souvenirs qui auraient pu être insignifiants, banals. Et puis, des mois, des années après, selon ce que l’on devient, ils prennent du sens.
Je l’ai frappée. Je l’ai saisie par les cheveux et j’ai claqué sa tête contre la tôle du car du collège qui stationnait là [...]. Amélie qui pleurait me suppliait d’arrêter. Elle hurlait, gémissait, implorait. Elle m’avait fait comprendre qu’elle appartenait à un monde plus estimable que le mien. Tandis que je passais du temps à l’arrêt de bus, d’autres enfants comme elle, Amélie, lisaient des livres offerts par leurs parents, allaient au cinéma, et même au théâtre. Leurs parents parlaient de littérature le soir, d’histoire – une conversation sur Aliénor d’Aquitaine1 entre Amélie et sa mère m’avait fait pâlir de honte –, quand ils dînaient.
Chez mes parents nous ne dînions pas, nous mangions. La plupart du temps, même, nous utilisions le verbe bouffer. L’appel quotidien de mon père C’est l’heure de bouffer. Quand des années plus tard je dirai dîner devant mes parents, ils se moqueront de moi Comment il parle l’autre, pour qui il se prend. Ça y est il va à la grande école il se la joue au monsieur, il nous sort sa philosophie.
Parler philosophie, c’était parler comme la classe ennemie, ceux qui ont les moyens, les riches. Parler comme ceux-là qui ont la chance de faire des études secondaires et supérieures et, donc, d’étudier la philosophie. Les autres enfants, ceux qui dînent, c’est vrai,