Texte 4


Le désert du Lout




Éclairage

Dans la biographie de Nicolas Bouvier écrite par François Laut, ce dernier rapporte cette phrase de Thierry Vernet à Nicolas Bouvier, à propos d’une correction qu’il lui propose :

À propos de moi sur la voiture dans le Lout … « étouffait de larmes » serait mieux que « sanglotait » … qui contient une nuance de tristesse affective mais pas de crise de nerfs comme c’était le cas.

François Laut, Nicolas Bouvier, l’œil qui écrit, 2007, Éditions Payot.
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Entrer dans le texte

1

a. Montrez que ce texte prend la forme d’un journal.

b. Quel passage du texte témoigne pourtant du fait que ce récit a été composé après les événements vécus ?


Un moment d’épreuve

2

a. Quelle est la figure de style employée de « À sept heures... » jusqu'à « ... à chauffer. » ?

b. Quel est l’effet recherché par l’auteur ?


3
La deuxième et la troisième partie de l’extrait évoquent chacune un obstacle. Résumez ces deux obstacles.


4
GRAMMAIRE

a. Quelles sont les particularités syntaxiques de la première phrase du second paragraphe ?

b. À votre avis, pourquoi l’auteur fait-il ces choix ?


Le dépassement de soi

5
Quels éléments du texte montrent l’épuisement extrême des deux hommes ?


6
Selon vous, pourquoi l’auteur encadre-t-il cet épisode par ses propres défaillances et celles de Thierry ?


7
Comment comprenez-vous la dernière phrase du texte ?


8
Texte écho Comparez l’extrait d’Ecuador et celui de L’Usage du monde tant du côté de la forme que du fond. Quelles sont les similitudes ? les différences ?


Vers le commentaire

9
Rédigez une réponse détaillée et illustrée de citations à la question suivante : quels sont les moyens dont dispose l’auteur pour décrire la douleur inhérente au vrai voyage ?


ORAL
Organisez une lecture à plusieurs voix du second paragraphe.
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Texte écho
Henri Michaux, Ecuador (1929)

Ecuador est un récit de voyage du poète Henri Michaux, dont Nicolas Bouvier est un grand admirateur.

À ROCAFUERTE SUR L’AGUARICO, FRONTIÈRE DU PÉROU ET DE L’ÉQUATEUR

  Saturé de quinine1, de chaleur, de balancement de pirogue, de l’épais foliacé2 infini de la forêt amazonienne, de l’immense nappe derrière et devant nous, devant nous surtout de paludisme, ce n’est rien, mais de fièvre jaune, et il faut continuer et avancer encore là-dedans treize jours, la tête caverneuse, le coeur collant et l’estomac, les poumons plats.
  Ah ! Ah !
  L’auteur ayant parcouru 527 kilomètres en canoa3 imaginait à Rocafuerte trouver une chaloupe à vapeur, mais elle ne part que dans un mois ; il continuera donc à descendre le Napo4 jusqu’à l’Amazone, parcourant quelque 1 400 kilomètres en canoa, calé sous un pamakari qui est un toit de feuilles arqué, qui descend jusqu’au bord, cercueil à 38 ° de chaleur [...].

Henri Michaux, Ecuador, 1929, Éditions Gallimard.


1. Médicament contre les fièvres et, particulièrement, le paludisme.
2. Feuillage.
3. Canoé.
4. Rivière, affluent de l’Amazone.

Le désert du Lout

Dans ce lieu où « les Persans [...] placent l’une des demeures du Diable » tant il est inhospitalier, Nicolas Bouvier et Thierry Vernet vont au bout de leurs forces pour arriver à la frontière entre l’Iran et le Pakistan, malgré la piste ensablée et le soleil. Au début de cet extrait, ils partent du dernier poste militaire avant la frontière.

Cinq - sept heures du matin

  [...] Nous, nous voulions les interroger sur l’état de la piste. Thierry sortit de la voiture et se dirigea vers le poste. Je quittai le volant pour le suivre, au deuxième pas, tombai, la figure dans le sable – il ne brûlait pas encore – et m’endormis. De retour, Thierry me traîna par les bras jusqu’à la portière et me hissa sur le siège du passager sans parvenir à me réveiller. Le soleil s’en chargea bientôt.
À sept heures, il montait déjà comme un poing dressé et les tôles commençaient
à chauffer. J’avais souvent pensé au soleil, jamais comme à un tueur. Quand je me repris, j’entendis Thierry marmotter pour lui-même : « Foutons le camp… foutons le camp d’ici… » Il me dit aussi que, selon les gendarmes, il y avait encore du sable à passer avant Nosratabad1.

10 heures du matin

  
Pour trente mètres de sable presque liquide : décharger le bagage de façon à alléger la voiture ; pelleter et égaliser ; ramasser des brindilles et des cailloux pour paver la piste, puis couvrir cette armature avec tous les vêtements qu’on possède ; dégonfler les pneus, embrayer et pousser en hurlant pour amener l’air aux poumons ; regonfler les pneus et refaire le bagage. On finirait par voir tout noir avec ce soleil. On s’apercevait tout de même que nous avions les bras, le visage, la poitrine couverts d’épaisses croûtes de sel.

Midi

  Nous faisons semblant de ne pas l’avoir vue, mais c’est bien une montagne, et la piste la franchit avec une pente impossible. Petit col de Gaoulakh dont je n’ai trouvé le nom que deux ans plus tard sur une vieille carte allemande. Pas si imposant, certes : un chaos de rocs noirs et fumants, trois squelettes de tamaris2 que les lichens3 couvraient de barbes mélancoliques, et quelques lacets4 sauvages. Pas très haut non plus, mais si exactement placé à l’endroit où la vie renonce, où le courage n’en peut plus, où l’eau s’enfuit du corps comme d’un pot cassé. Et cette saison, et cette heure ! Il fallut le gravir quatre fois pour coltiner5 le bagage jusqu’au sommet. Puis on empoigna avec des chiffons la voiture dont on ne pouvait plus toucher les tôles. Première, embrayer, sauter, pousser… jusqu’à ce que tout s’obscurcisse. Au haut du col, les pistons cognaient avec un mauvais bruit et les larmes nous giclaient des yeux. J’installai Thierry qui sanglotait, à l’ombre sous la voiture. Il était temps d’arriver quelque part.


Nicolas Bouvier, L’Usage du monde, « Le lion et le soleil », 1963 © Éditions La Découverte, Paris, 2014.
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1. Petit village du sud-est de l’Iran à 50 kilomètres de la frontière.
2. Arbuste pouvant pousser dans des milieux arides.
3. Végétal parasite.
4. Virages serrés.
5. Porter une charge.

Barnaby Furnas, sans titre, 2005
Barnaby Furnas, sans titre, 2005, uréthane et cire sur toile, 101,6 × 76,2 cm, coll. privée.