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Texte 3


Rêves d’Asie centrale





Johann Baptist Homann carte de la mer
Caspienne, du Caucase et du
Turkménistan
Johann Baptist Homann, Provinciarum Persicarum Kilaniae nempe Chirvaniae, Dagestaniae… (carte de la mer Caspienne, du Caucase et du Turkménistan), 1720, BnF, Paris.

Ressource complémentaire

Découvrez une exposition virtuelle de la BnF sur l'histoire de la cartographie.

Rêves d’Asie centrale

Pour occuper le temps passé à Tabriz, Nicolas Bouvier lit les ouvrages qu’il trouve à la bibliothèque.

  Dans L’Empire des Steppes, de Grousset, je trouvai mention d’une infante1 chinoise dont un Khan2 de Russie occidentale avait demandé la main. Les émissaires3 ayant pris quinze ans pour faire l’aller-retour et rapporter une réponse favorable, l’affaire s’était finalement conclue… à la génération suivante. J’aime la lenteur ; en outre, l’espace est une drogue que cette histoire dispensait sans lésiner. En déjeunant, je la racontai à Thierry, et vis sa figure s’allonger. Les lettres qu’il recevait de son amie Flo le confirmaient dans des idées de mariage qu’il ne comptait pas différer d’une génération. Bref, je tombais mal avec ma princesse.
  Un peu plus tard, retour du bain Iran4, je le trouvai sur le point d’éclater. J’allai faire du thé pour lui laisser le temps de se reprendre et quand je revins, c’était : « Je n’en peux plus de cette prison, de cette trappe » – et je ne compris d’abord pas, tant l’égoïsme peut aveugler, qu’il parlait du voyage – « regarde où nous en sommes, après huit mois ! piégés ici. »
  Il avait déjà assez vu pour peindre toute sa vie, et surtout, l’absence avait mûri un attachement qui souffrirait d’attendre. […]
  Bon. Je ne voyais guère que la maladie ou l’amour pour interrompre ce genre d’entreprise, et préférais que ce fût l’amour. Il poussait sa vie. J’avais envie d’aller égarer la mienne, par exemple dans un coin de cette Asie centrale dont le voisinage m’intriguait tellement. Avant de m’endormir, j’examinai la vieille carte allemande dont le postier m’avait fait cadeau : les ramifications brunes du Caucase, la tache froide de la Caspienne, et le vert olive de l’Orda des Khirghizes plus vaste à elle seule que tout ce que nous avions parcouru. Ces étendues me donnaient des picotements. C’est tellement agréable aussi, ces grandes images dépliantes de la nature, avec des taches, des niveaux, des moirures5, où l’on imagine des cheminements, des aubes, un autre hivernage encore plus retiré, des femmes aux nez épatés, en fichus de couleur, séchant du poisson dans un village de planches au milieu des joncs (un peu puceau, ces désirs de terre vierge ; pas romantiques pourtant, mais relevant plutôt d’un instinct ancien qui pousse à mettre son sort en balance pour accéder à une intensité qui l’élève).
  J’étais quand même désemparé : cette équipe était parfaite et j’avais toujours imaginé que nous bouclerions la boucle ensemble. Cela me paraissait convenu, mais cette convention n’avait probablement plus rien à faire ici.
On voyage pour que les choses surviennent et changent ; sans quoi on resterait chez soi. Et quelque chose avait changé pour lui, qui modifiait ses plans.


Nicolas Bouvier, L’Usage du monde, « Le lion et le soleil », 1963 © Éditions La Découverte, Paris, 2014.
Reproduction en ligne avec l'aimable autorisation des Éditions La Découverte — toute réutilisation devra être autorisée par les Éditions La Découverte.


1. Princesse.
2. Titre porté par les chefs mongols.
3. Envoyés.
4. Hammam de Tabriz.
5. Reflets, chatoiements.

Texte écho
Nicolas Bouvier, L’Usage du monde (1963)

Les passages dans lesquels l’auteur fait l’éloge de la lenteur sont nombreux dans L’Usage du monde. On en trouve un autre exemple lorsque les deux amis quittent la Serbie.

  Assez d’argent pour vivre neuf semaines. Ce n’est qu’une petite somme mais c’est beaucoup de temps. Nous nous refusons tous les luxes sauf le plus précieux : la lenteur. Le toit ouvert, les gaz à main légèrement tirés, assis sur le dossier des fauteuils et un pied sur le volant, on chemine paisiblement à vingt kilomètres‑heure à travers des paysages qui ont l’avantage de ne pas changer sans avertir.

Nicolas Bouvier, L’Usage du monde, « Une odeur de melon », 1963, Éditions La Découverte, 2014.


◈ Ressource complémentaire


Paul Theroux, « Ces cartes qui aiguisent l’imagination des hommes » (2005)


De toutes les sciences, la cartographie est celle qui flatte le plus le sens de l’esthétique. Si son pouvoir est aussi grand, c’est parce qu’elle fait appel aux plus belles qualités de l’homme : le courage, la soif de connaissances, le talent artistique, le sens de l’ordre et de la forme, la compréhension des lois naturelles et la disposition à partir pour des voyages extraordinaires vers des pays lointains. Ce sont les plus grandes vertus humaines et, grâce à elles, les cartes sont l’une des plus belles choses que l’homme ait jamais créées.

Paul Theroux, « Ces cartes qui aiguisent l’imagination des hommes », Courrier international, 29/09/2005.

Éclairage

Les professeurs ‒ même excellents ‒ tombaient en catalepsie1 dès qu’on s’éloignait du monde judéo-chrétien. Ce blanc de la carte me paraissait douteux, absurde, je suis donc allé chercher comme Gorki « mes universités sur les routes » et ce que j’ai pu percevoir de l’immense et merveilleux passé asiatique m’est venu sans manuels ni leçons, mais par la plante des pieds.

Nicolas Bouvier, « Routes et déroutes. Réflexion sur l’espace et l’écriture », Revue des Sciences humaines, tome LXXXX, n°214, avril-juin 1989

1. Paralysie.
Voir les réponses

Entrer dans le texte

1
Rappelez pourquoi les deux voyageurs restent à Tabriz aussi longtemps.


Un texte autobiographique

2
Quelle est la raison de la rupture entre les deux amis ?


3
Comment qualifieriez-vous le lieu où ils dorment ?


4
Relevez les passages qui témoignent d’une certaine autodérision de la part de l’auteur


L’art de voyager

5
Quelle conception du voyage Nicolas Bouvier défend-il dans ce texte ?


6
En quoi les livres et les cartes permettent-ils aussi à Nicolas Bouvier de voyager ?


7
Texte écho Commentez la deuxième phrase de l’extrait en la comparant à la célèbre formule de Benjamin Franklin : « Le temps, c’est de l’argent ».


Vers le commentaire

8
Expliquez la phrase « On voyage pour que les choses surviennent et changent » et montrez en quoi elle résume les enjeux de ce texte.


9
GRAMMAIRE
Relevez les pronoms relatifs dans l’extrait et précisez leur fonction.


ORAL
Si un(e) ami(e) vous proposait de partir pour un très long voyage, accepteriez-vous ?
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