Texte 5


« Un peu plus qu’un mot peut-être »





« Un peu plus qu’un mot peut-être »

PIERRE (à Alex). – Voilà pourquoi il se désespérait que tu n’écrives pas…
ALEX. – Eh bien tu vois, j’attendais cette conclusion depuis le début, et j’espérais néanmoins qu’elle n’arrive pas.
PIERRE. – Raté !
ALEX. – Raté, oui.
PIERRE. – Excuse-moi ! Tout cela n’a aucune importance.
[…]
ALEX. – Je n’ai rien à dire. Je n’ai jamais rien eu à dire. Comment écrire lorsqu’on n’a strictement rien à dire ?
PIERRE. – Je ne crois pas que tu n’aies rien à dire…
ALEX. – Ah bon ?… Tu crois que j’ai quelque chose à dire ?
Mais quoi ? Dis-moi quoi, on gagnera du temps.
PIERRE. – Je suis fatigué mon vieux, tu sais. J’ai plus la force de jouer au con.
ALEX. – Tu me dis que j’ai quelque chose à dire. Je te demande quoi ? Si tu sais mieux que moi ?
ÉDITH. – Si tu n’as rien à dire, ferme-la ! Je ne vois pas pourquoi tu nous emmerdes !
ALEX. – Et vlan !... Je ne te connaissais pas, ma douce Édith, ce langage…
ÉDITH. – Eh bien maintenant tu le connais.
ALEX. – Je le connais, oui… Tu as pris une décision Élisa ? C’est pas la peine de regarder Nathan. Il a envie que tu restes, certainement…
ÉDITH. – Si elle reste, il faudrait allumer le poêle dans la chambre du bas, c’est un nid d’humidité.
NATHAN. – Inutile. Franchement.
Un temps.
NATHAN. – Si Élisa reste, elle n’ira pas dans cette chambre.
ÉDITH. – Et elle ira où, alors ?!
NATHAN. – Elle ira dans la mienne.
ÉDITH. – Et toi ?
Nathan. – Dans la mienne aussi, où veux-tu que j’aille ? En d’autres termes, nous passerons la nuit ensemble… Si Élisa reste !
Silence.
ÉDITH. – J’ai l’impression de rêver… (À Élisa.) Qu’est-ce que tu fais ?! Dis quelque chose !
Silence.
ÉDITH. – Mais dis quelque chose ! Tout le monde décide pour toi, et toi tu es là comme un marbre ! Parle !
NATHAN. – Je ne vois pas pourquoi tu te mets dans cet état…
ÉDITH. – Je ne comprends plus rien ! J’ai l’impression de vivre dans un monde de fous !... Le jour de l’enterrement de papa ! (Elle pleure.) […]
NATHAN. – Le jour de l’enterrement de papa…
ÉDITH. – Il faut que tu couches avec cette putain ?!...
Mais dis quelque chose Élisa ! je t’en supplie, dis quelque chose !... Papa… Papa, viens !… J’ai envie de mourir…
JULIENNE (elle l’entoure de son bras). – Calmez-vous Édith, calmez-vous…
ÉLISA. – Alex, accompagne-moi à la gare, s’il te plaît. […]
NATHAN. – Moi je t’accompagne.
ÉLISA. – Allons-y… (Elle se lève.)
ALEX.
Attends ! (Silence.) Une minute ? J’ai un mot à te dire. Juste un mot… Enfin, un peu plus qu’un mot peut-être… (Un temps.) En ce jour de deuil… il manquait un événement… un acte, une parole… Dans cette pièce, il y a quelqu’un que je croyais définitivement absent… et qui vient de prouver le contraire… C’est tout. (À Élisa.) Maintenant,
fais ce que tu veux.
ÉLISA. – Tu es sûr que c’est tout ?
ALEX. – Elle pleure…Tu pars… (Il se tourne vers Nathan et le fixe.) Moi par contre, j’éprouve une immense
gratitude… C’est vraiment tout.


Yasmina Reza, Conversations après un enterrement, scène 9, 1987 © Éditions Albin Michel.



Texte écho

Yasmina Reza, Conversations après un enterrement (1987)

NATHAN. – Écoute-moi Édith, jusqu’à présent cette journée se déroule sans bouleversements, si je puis dire... Arrête avec ces chaises !... Nous sommes des gens civilisés, nous souffrons avec des règles, chacun retient son souffle, pas de tragédie... Pourquoi au fond ? Je n’en sais rien, mais c’est comme ça. Toi et moi, nous participons à cet effort de dignité... Nous sommes discrets, « élégants » , nous sommes parfaits... Alex n’est pas moins civilisé, mais son orgueil est ailleurs... Ailleurs.

Yasmina Reza, Conversations après un enterrement, scène 8, 1987, Éditions Albin Michel.


Ressource complémentaire

Retrouvez un exercice interactif portant sur cet extrait.

Ressource complémentaire

Un peu avant cette scène, alors que les personnages entendent le bruit de la pluie dehors, Pierre récite « Brumes et pluies » de Charles Baudelaire. Écoutez ce poème :



En quoi ce poème fait-il écho à l’extrait étudié ?
Voir les réponses

Entrer dans le texte

1

Proposez et justifiez un découpage de cet extrait en plusieurs parties.


Une tension à son comble

2

a. Quelle est la raison du conflit entre Alex et Pierre ?

b. En quoi ce conflit peut-il paraître inutile ?

c. Que révèle-t-il du personnage d’Alex ? de celui de Pierre ?


3
Cette tension se déporte ensuite.