L'ATELIER DE CLIO
Numérique

Les textes littéraires, une source utile aux historiens ?





Clé de lecture

Il s’agit ici d’un extrait des Misérables, un célèbre roman écrit par Victor Hugo en 1862, qui décrit les conditions de vie des Parisiens les plus pauvres entre 1815 et 1832. Victor Hugo est un écrivain, poète et dramaturge français, très engagé politiquement tout au long de sa vie. Farouche défenseur de la République, il est exilé après le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte (1851) et c’est en exil qu’il écrit ce roman.

MÉTHODE

1. Face à un texte littéraire, il est important d’identifier l’auteur et la nature de l’œuvre. On n’analysera pas de la même façon un roman réaliste, un poème ou encore un roman de science-fiction.

Le roman Les Misérables s’inscrit dans le courant du réalisme, mais répond également aux sensibilités romantiques et aux idées politiques de Victor Hugo.


2. L’historien cherche aussi à identifier les sources de l’auteur : d’où viennent ses idées ?

En l’occurrence, le personnage de Gavroche, archétype du « gamin de Paris » à la fois innocent et courageux, vient probablement du célèbre tableau de Delacroix, La liberté guidant le peuple.


3. L’historien entreprend ensuite de relever les informations historiques que le texte contient : événements, dates, lieux, personnages, etc.

Ici, Victor Hugo raconte l’insurrection de juin 1832 contre la monarchie : des barricades sont dressées dans plusieurs rues de Paris, et les Gardes Nationaux répriment de manière sanglante cette tentative de révolution.


4. Les textes littéraires peuvent devenir tellement célèbres qu’on en vient à connaître les événements historiques à travers eux.

L’historienne Michelle Zancarini-Fournel explique ainsi que c’est au récit de Victor Hugo que l’on pense le plus souvent lorsqu’on évoque l’insurrection de 1832

Le document

FACE AU DOCUMENT
Duc d'Orléans


L’insurrection parisienne de 1832 selon Victor Hugo

Une deuxième balle fit étinceler le pavé à côté de lui. Une troisième renversa son panier. Gavroche regarda, et vit que cela venait de la banlieue. Il se dressa tout droit, debout, les cheveux au vent, les mains sur les hanches, l’œil fixé sur les gardes nationaux qui tiraient, et il chanta [...] Cela continua ainsi quelque temps. Le spectacle était épouvantable et charmant. Gavroche, fusillé, taquinait la fusillade. Il avait l’air de s’amuser beaucoup. C’était le moineau becquetant les chasseurs. Il répondait à chaque décharge par un couplet. On le visait sans cesse, on le manquait toujours. Les gardes nationaux et les soldats riaient en l’ajustant. Il se couchait, puis se redressait, s’effaçait dans un coin de porte, puis bondissait, disparaissait, reparaissait, se sauvait, revenait, ripostait à la mitraille par des pieds de nez, et cependant pillait les cartouches, vidait les gibernes et remplissait son panier. Les insurgés, haletants d’anxiété, le suivaient des yeux. La barricade tremblait ; lui, il chantait. Ce n’était pas un enfant, ce n’était pas un homme ; c’était un étrange gamin fée. […] Une balle pourtant, mieux ajustée ou plus traître que les autres, finit par atteindre l’enfant feu follet. On vit Gavroche chanceler, puis il s’affaissa. Toute la barricade poussa un cri ; mais il y avait de l’Antée1 dans ce pygmée ; pour le gamin toucher le pavé, c’est comme pour le géant toucher la terre ; Gavroche n’était tombé que pour se redresser ; il resta assis sur son séant, un long filet de sang rayait son visage, il éleva ses deux bras en l’air, regarda du côté d’où était venu le coup, et se mit à chanter.

Je suis tombé par terre,
C’est la faute à Voltaire,
Le nez dans le ruisseau,
C’est la faute à…

Il n’acheva point. Une seconde balle du même tireur l’arrêta court. Cette fois il s’abattit la face contre le pavé, et ne remua plus. Cette petite grande âme venait de s’envoler.
Victor Hugo, Les Misérables, livre V, chapitre 15, 1862.

1. Personnage de la mythologie grecque, invincible tant qu'il touche le sol.
Horace Vernet, Le duc d'Orléans quitte le Palais-Royal pour se rendre à l'Hôtel de ville, 1830, huile sur toile, 215 × 261 cm, Château de Versailles.

Questions

Voir les réponses
1. Relevez les métaphores employées par Victor Hugo pour décrire Gavroche. Quelle image globale des combats donne-t-il ?

2. Pourquoi l’historienne Michelle Zancarini-Fournel précise-t-elle que Victor Hugo a immortalisé l’événement « à sa manière » ?

3. Quelles sont les autres sources que l’historien contemporain peut utiliser pour étudier l’insurrection de 1832 ? Aidez-vous du texte de Michelle Zancarini-Fournel qui en cite au moins deux.

L’œil des l’historiens

Michelle Zancarini-Fournel

Le 5 juin 1832 ont lieu les funérailles républicaines du général Lamarque, héros de la Révolution et de l’Empire devenu en 1828 député libéral des Landes, qui meurt au cours de la seconde vague de choléra. C’est l’occasion saisie par les républicains, pour déclencher une insurrection. Le bruit a couru la veille, dans Paris, que le cortège funèbre proclamerait la République une fois arrivée sur la place de la Bastille. C’est la première fois pour ce rituel protestataire, que l’expression « manifestation politique » est employée. Les funérailles civiles sont suivies par une foule impressionnante, estimée à plus de 100 000 personnes, dont certaines essaient de détourner le cortège vers le Panthéon, en vain. […] La situation bascule vers 17 heures. Très vite, c’est l’insurrection. Le commandant de la première division rend compte au ministre de la Guerre : « A l’instant même on m’apprend que le détachement de la garde municipale et des dragons qu’on a si maladroitement envoyés sur le mont d’Austerlitz ont maladroitement tiré, sans ordre, sur les masses qui faisaient partie du convoi, que plusieurs hommes ont été tués ou blessés ».

En soirée, des barricades sont construites sur les boulevards ; les combats font rage et on tire même au canon. Le 6 juin, le centre et le nord de Paris sont particulièrement touchés […]. Environ 30 000 soldats de ligne ainsi que les gardes nationaux sont engagés. La presse d’opposition ‒ Le National, La Tribune ‒ est muselée. […] Entre 1300 et 1500 personnes ont été arrêtées, soit dans l’immédiateté des combats, soit postérieurement, à la suite de délations et d’enquêtes menées rue par rue et maison par maison. [...] Du côté des victimes, la comptabilité est difficile mais le chiffre de 150 morts paraît plausible.

Les insurgés viennent du même quartier, de la même rue, de la même maison souvent. Face aux gardes nationaux, ils manient l’humour et la provocation, entonnent La Marseillaise ou le Chant du départ. […] Victor Hugo a immortalisé à sa manière et a posteriori l’événement dans Les Misérables, au point où l’historien Thomas Bouchet1 écrit que, génération après génération, les innombrables lecteurs du roman ont assimilé l’histoire des événements au récit qu’en a fait Victor Hugo.


Michelle Zancarini-Fournel, Les luttes et les rêves. Une histoire populaire de la France, de 1685 à nos jours, Paris, La Découverte, 2016.

1. Historien français contemporain, spécialiste du XIXe siècle, auteur notamment de De colère et d'ennui. Paris, chronique de 1832 (Anamosa, 2018).

L'enjeu

Un texte littéraire (roman, pièce de théâtre, poésie) peut s’appuyer sur une réalité historique et donc constituer, pour l’historien, une source importante. Néanmoins cette source ne peut pas s’utiliser sans précautions : en effet, l’auteur cherche avant tout à raconter une histoire, ce qui peut l’amener à déformer la réalité. Il faut donc prendre en compte le caractère fictionnel et esthétique de l’oeuvre. Bref, porter un regard critique sur le texte.

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