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« Dans le même camion »

DYS

« Dans le même camion »

Grâce à l’aide financière de son village, un fakir indien se rend en France afin d’acheter un nouveau lit à clous. Une fois dans le magasin d’ameublement, il se trouve malencontreusement enfermé dans une armoire qui doit être livrée en Angleterre. Dans le camion chargé de la livraison, il rencontre des migrants illégaux.
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«E
h bien, puisque vous me le demandez, je me nomme Ajatashatru Lavash, commença l’Indien en usant de son accent britannique le plus oxfordien1 (une armoire ne pouvait pas avoir un si bel accent). Je suis rajasthanais. Peut-être n’allez-vous pas le croire mais je me suis retrouvé coincé dans cette armoire alors que j’en prenais les mesures dans un grand magasin français, enfin suédois. Je n’ai ni eau ni nourriture. Pourriez-vous me dire où nous sommes, s’il vous plaît ?
  – On est dans un camion de marchandises, dit une voix.
  – Un camion de marchandises ? Tiens-donc ! Et roule-t-on ?   
  – Oui, fit une autre voix.
  – Bizarre, je ne sens rien, mais je vous crois si vous le dites, je n’ai pas trop le choix d’ailleurs. Et puis-je savoir vers où nous roulons, si ce n’est pas indiscret ?
  – L’Angleterre.
  – Enfin, j’espère, dit encore une autre voix.
  – Vous espérez ? Et puis-je vous demander ce que vous faites dans un camion de marchandises dont vous ignorez avec certitude le cap ? [...] Au bout de quelques secondes, une voix plus grosse, plus puissante, sans doute celle du leader, prit le relais de la conversation et répondit.
  
  L’homme dit qu’il s’appelait Wiraj (prononcez Virage), qu’ils étaient six dans ce camion et tous soudanais. [...]
  Les clandestins avaient mis presque un an pour parcourir illégalement la même distance qu’un passager en règle aurait parcouru en à peine onze heures de vol. Un an de souffrance et d’incertitude contre onze heures assis confortablement dans un avion.
  Wiraj et ses acolytes2 avaient ensuite traîné trois jours dans la capitale avant de reprendre le train à destination de Calais, dernière étape avant le Royaume-Uni. Ils y étaient restés dix jours, aidés en grande partie par des volontaires de la Croix-Rouge3, bénis soient-ils, qui leur avaient donné de quoi manger et un endroit pour dormir. [...] Pour la police ils étaient des clandestins, pour la Croix-Rouge, ils étaient des hommes en détresse. C’était déstabilisant de vivre avec une telle dualité4 et cette peur au ventre.
  Cette nuit, vers 2 heures, ils étaient montés dans un poids lourd alors que celui-ci roulait au pas dans la file de véhicules qui s’apprêtaient à prendre le tunnel sous la Manche.
  – Vous voulez dire que vous êtes montés dans un camion en marche ? s’exclama Ajatashatru, comme si cela était le seul point de l’histoire qui avait vraiment de l’importance.
  – Oui, répondit Wiraj de sa grosse voix. Le passeur a ouvert la porte avec une barre de métal et on a sauté à l’intérieur. Le chauffeur n’a même pas dû s’en rendre compte.
  – Mais c’est très dangereux, ça !
  – Ce qui est dangereux, c’était de rester au pays. On n’avait rien à perdre. Je suppose que c’est la même chose pour toi.
  – Ah mais, vous faites erreur là, je ne suis pas un clandestin et je n’ai nullement l’intention de me rendre en Angleterre, se défendit l’Indien. Je vous l’ai dit, je suis un fakir tout ce qu’il y a de plus honorable [...] J’étais venu en France pour acheter un nouveau lit à clous et…
  – Arrête tes bobards, coupa l’Africain qui ne croyait pas un seul instant l’histoire abracadabrante5 de l’Indien. Nous sommes dans le même bateau.
  – Dans le même camion…, rectifia l’autre à voix basse.
Les textes principaux
  • . « Dans le même camion »
    ROMAIN PUÉRTOLAS
    7 questions associées
Les images
  • juillet 2015
    . Migrants près de Calais
Les registres
Le registre (ou tonalité) d’un passage est l’effet produit sur le lecteur. Il existe une dizaine de registres (voir Fiche méthode, p. 349). Le registre comique cherche à divertir le lecteur, mais aussi à dédramatiser une situation angoissante. Au contraire, le registre pathétique inspire au lecteur des émotions tristes. Un même texte peut comporter plusieurs registres.
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ROMAIN PUÉRTOLAS, L’Extraordinaire Voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire IKEA © Le dilettante, 2013.

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Grâce à l’aide financière de son village, un fakir indien se rend en France afin d’acheter un nouveau lit à clous. Une fois dans le magasin d’ameublement, il se trouve malencontreusement enfermé dans une armoire qui doit être livrée en Angleterre. Dans le camion chargé de la livraison, il rencontre des migrants illégaux.
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«E
h bien, puisque vous me le demandez, je me nomme Ajatashatru Lavash, commença l’Indien en usant de son accent britannique le plus oxfordien1 (une armoire ne pouvait pas avoir un si bel accent). Je suis rajasthanais. Peut-être n’allez-vous pas le croire mais je me suis retrouvé coincé dans cette armoire alors que j’en prenais les mesures dans un grand magasin français, enfin suédois. Je n’ai ni eau ni nourriture. Pourriez-vous me dire où nous sommes, s’il vous plaît ?
  – On est dans un camion de marchandises, dit une voix.
  – Un camion de marchandises ? Tiens-donc ! Et roule-t-on ?   
  – Oui, fit une autre voix.
  – Bizarre, je ne sens rien, mais je vous crois si vous le dites, je n’ai pas trop le choix d’ailleurs. Et puis-je savoir vers où nous roulons, si ce n’est pas indiscret ?
  – L’Angleterre.
  – Enfin, j’espère, dit encore une autre voix.
  – Vous espérez ? Et puis-je vous demander ce que vous faites dans un camion de marchandises dont vous ignorez avec certitude le cap ? [...] Au bout de quelques secondes, une voix plus grosse, plus puissante, sans doute celle du leader, prit le relais de la conversation et répondit.
  
  L’homme dit qu’il s’appelait Wiraj (prononcez Virage), qu’ils étaient six dans ce camion et tous soudanais. [...]
  Les clandestins avaient mis presque un an pour parcourir illégalement la même distance qu’un passager en règle aurait parcouru en à peine onze heures de vol. Un an de souffrance et d’incertitude contre onze heures assis confortablement dans un avion.
  Wiraj et ses acolytes2 avaient ensuite traîné trois jours dans la capitale avant de reprendre le train à destination de Calais, dernière étape avant le Royaume-Uni. Ils y étaient restés dix jours, aidés en grande partie par des volontaires de la Croix-Rouge3, bénis soient-ils, qui leur avaient donné de quoi manger et un endroit pour dormir. [...] Pour la police ils étaient des clandestins, pour la Croix-Rouge, ils étaient des hommes en détresse. C’était déstabilisant de vivre avec une telle dualité4 et cette peur au ventre.
  Cette nuit, vers 2 heures, ils étaient montés dans un poids lourd alors que celui-ci roulait au pas dans la file de véhicules qui s’apprêtaient à prendre le tunnel sous la Manche.
  – Vous voulez dire que vous êtes montés dans un camion en marche ? s’exclama Ajatashatru, comme si cela était le seul point de l’histoire qui avait vraiment de l’importance.
  – Oui, répondit Wiraj de sa grosse voix. Le passeur a ouvert la porte avec une barre de métal et on a sauté à l’intérieur. Le chauffeur n’a même pas dû s’en rendre compte.
  – Mais c’est très dangereux, ça !
  – Ce qui est dangereux, c’était de rester au pays. On n’avait rien à perdre. Je suppose que c’est la même chose pour toi.
  – Ah mais, vous faites erreur là, je ne suis pas un clandestin et je n’ai nullement l’intention de me rendre en Angleterre, se défendit l’Indien. Je vous l’ai dit, je suis un fakir tout ce qu’il y a de plus honorable [...] J’étais venu en France pour acheter un nouveau lit à clous et…
  – Arrête tes bobards, coupa l’Africain qui ne croyait pas un seul instant l’histoire abracadabrante5 de l’Indien. Nous sommes dans le même bateau.
  – Dans le même camion…, rectifia l’autre à voix basse.
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