Chargement de l'audio en cours
Plus

Plus

Visions poétiques d'Istanbul
P.207-209

Texte et image


Visions poétiques d'Istanbul





TEVFIK FIKRET

TEVFIK FIKRET

(1867-1915)


TEVFIK FIKRET (1867-1915) est un poète turc. Considéré par beaucoup comme le fondateur de la poésie turque moderne, il n’a cessé de se battre contre le pouvoir en place, qu’il jugeait tyrannique.

TEVFIK FIKRET, Anthologie de la poésie turque



Nuit de blancheur épaisse, une fois de plus la brume
Envahit l’horizon. Sous son poids croissant1
De minute en minute, le paysage s’estompe2 [...]
Vieille reine de l’Orient, si jalousée de tous,
Dont le sein lascif3 abrita sans frémir
Et sans dégoût aucun, de hideuses amours,
Étalée nonchalante, à moitié assoupie,
Ô Byzance4 abjecte, ô charmeuse insensée,
Ô toi vierge encore après mille épousailles
Restée si éclatante jusqu’à ce jour et qu’on
Ne peut contempler qu’envoûté, qu’ébloui ! [...]
Une main maudite dut jadis asperger
D’une eau maudite tes fondements mêmes,
Car on ne trouve rien en toi qui soit pur,
Mensonges, avidités, envies s’y agglutinent. [...]

Ô brume, jette ton suaire5 dessus ces crimes, toi, ville,
Vieille catin6 glorieuse, dors d’un sommeil sans fin ! [...]
Promesses non tenues, mensonges sans fin,
Justice malmenée aux portes des tribunaux, [...]
Bouches qu’on bâillonne, parce qu’on a peur d’entendre,
Nation qui peine, qu’on hait, qu’on méprise, [...]
Glorieuse nation dont le riche et le pauvre
Ploient7 sous un fardeau unique : la terreur,
Mères angoissées, époux se haïssant l’un l’autre,
Gosses abandonnés… Ô pour vous mon cœur saigne…

Assez… Brume, jette ton suaire dessus ces crimes, toi, ville,
Vieille catin glorieuse, dors d’un sommeil sans fin !


TEVFIK FIKRET, Anthologie de la poésie turque, « Istanbul sous la brume » (extraits), 1902, traduction de Nimet Arzik, © Éditions Gallimard, 1968.

1. Augmentant.
2. S’efface, disparait.
3. Sensuel.
4. Premier nom d’Istanbul.
5. Drap dont on recouvre un mort.
6. Prostituée.
7. S’inclinent.

Sainte-Sophie

100% Numérique

Lisez le dernier poème du Spleen de Paris de Baudelaire, en écho au poème de Tevfik Fikret, influencé par la poésie française.

ORHAN VELI

ORHAN VELI

(1914-1950)


ORHAN VELI (1914-1950) est un poète et traducteur turc francophone. « J’écoute Istanbul les yeux fermés » est sans doute le poème le plus connu sur Istanbul.

ORHAN VELI, J’écoute Istanbul

J’écoute Istanbul, les yeux fermés
D’abord une brise légère, doucement ;
Tout doucement se balancent
Les feuilles sur les arbres dans le lointain ;
Tout au loin
Les cloches obstinées des porteurs d’eau
J’écoute Istanbul, les yeux fermés

J’écoute Istanbul, les yeux fermés
Tandis que passent les oiseaux
Tout là-haut, par longues bandes criardes
Dans les pêcheries on tire les filets
Les pieds d’une femme baignent dans l’eau
J’écoute Istanbul, les yeux fermés

J’écoute Istanbul, les yeux fermés
Les voûtes du bazar sont fraîches, si fraîches
Mahmut Pacha1 est tout grouillant de monde
Les cours sont pleines de pigeons.
Des bruits de marteaux montent des docks
Dans le vent doux du printemps flottent des odeurs de sueur
J’écoute Istanbul, les yeux fermés

J’écoute Istanbul, les yeux fermés
Une yali2 aux sombres embarcadères
Dans sa tête, l’ivresse des plaisirs d’autrefois
Dans les ronflements des vents du sud apaisés
J’écoute Istanbul, les yeux fermés

J’écoute Istanbul, les yeux fermés
Une beauté marche sur le trottoir
Quolibets3, chansons, ballades, moqueries
Quelque chose tombe de sa main
Ce doit être une rose
J’écoute Istanbul, les yeux fermés.

J’écoute Istanbul, les yeux fermés
Un oiseau bat des ailes autour de ta robe
Je sais si ton front est tiède ou frais
Si tes lèvres sont humides ou sèches, je le sais
Une lune blanche se lève derrière les pins
Je perçois tout du battement de ton cœur
J’écoute Istanbul.


ORHAN VELI, J’écoute Istanbul, 1947 traduction de M.E. Tataragasi et G. Pfister, © Éditions Arfuyen, 1990.

1. Nom d’une mosquée d’Istanbul.
2. Mot turc désignant les manoirs en bois construits le long du Bosphore.
3. Railleries, moqueries.

Istanbul

La culture française et la Turquie

Aux XIXe et début du XXe siècles, l’élite turque est généralement éduquée en français. Par exemple, les trois poètes de ces pages sont passés par le prestigieux lycée de Galatasaray, qui est un lycée francophone (Tevfik Fikret y a enseigné et l’a même dirigé pendant des années). Cela explique qu’à cette époque, la littérature turque ait un certain nombre de points communs avec la littérature française et, plus largement, occidentale.

NÂZIM HIKMET

NÂZIM HIKMET

(1901-1963)


NÂZIM HIKMET (1901-1963) est un des grands poètes turcs du XXe siècle. Membre du parti communiste turc, il est condamné à de très nombreuses peines de prison (il y passe 15 ans en tout) et vit en exil une grande partie de sa vie. Déchu de sa nationalité, il devient citoyen polonais et meurt à Moscou.

NÂZIM HIKMET, Il neige dans la nuit et autres poèmes

Vous êtes toutes nues dans mes bras
    la ville, la nuit et toi
votre clarté illumine mon visage
  et puis le parfum de vos cheveux.
À qui ce cœur qui bat
au-dessus du murmure de nos souffles palpitants
  est-ce ta voix, celle de la ville, celle de la nuit ou bien la mienne ?
Où finit la nuit, où commence la ville
Où finit la ville, où commences-tu toi
  où est ma fin, où est mon commencement ?


NÂZIM HIKMET, Il neige dans la nuit et autres poèmes, « La ville, le soir et toi », 1959, © Éditions Gallimard, 1999.
Voir les réponses

Questions

COMPÉTENCE - J'établis des liens entre des productions littéraires et artistiques issues de cultures et d'époques diverses

« Istanbul sous la brume » (⇧)

1
a) Quelle contradiction relevez-vous dans les premiers mots du poème ? b) À quelle figure de style cela correspond-il ?



2
Le jugement porté sur la ville dans la première strophe est-il positif ou négatif ? Proposez une réponse nuancée et justifiez par des exemples.



3
a) Qui est « on » dans le poème ? b) Pourquoi le poète a-t-il choisi ce pronom ?



4
Quels sont les reproches que formule le poète à sa ville ?



5
Tevfik Fikret aime-t-il sa ville ? Proposez une réponse nuancée et justifiez.



« J’écoute Istanbul » (⇧)

6
a) Quels éléments de la ville sont décrits ? b) Cette description est-elle construite ? c) Quel effet cela a-t-il à la lecture ?



7
Quels sens sont sollicités ?



8
Quelle vision le poète donne-t-il de la ville ?



9
À qui s’adresse-t-il dans la dernière strophe ?



« La ville, le soir et toi » (⇧)

10
À qui ce poème d’amour est-il adressé ?



11
Synthèse. Comparez ces poèmes en soulignant leurs points communs et leurs différences.



12
Quel poème préférez-vous ? Pourquoi ?



Utilisation des cookies
En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous acceptez l'utilisation des cookies permettant le bon fonctionnement du service.
Pour plus d’informations, cliquez ici.