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« Une pensée bien hétéroclite ! »
P.78-79

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« Une pensée bien hétéroclite ! »





MARIVAUX

MARIVAUX

(1688-1763)


MARIVAUX (1688-1763) est, avec Beaumarchais, le grand dramaturge français du XVIIIe siècle. Dans ses pièces de théâtre (L’Île des esclaves, Le Jeu de l’amour et du hasard, Les Fausses Confidences), il observe et analyse avec finesse la société de son époque.

MARIVAUX, Le Jeu de l’amour et du hasard

La pièce commence par une conversation entre Silvia et Lisette, sa femme de chambre.

  SILVIA. – Mais, encore une fois, de quoi vous mêlez-vous ? Pourquoi répondre de mes sentiments1 ?
  LISETTE. – C’est que j’ai cru que, dans cette occasion-ci, vos sentiments ressembleraient à ceux de tout le monde. Monsieur votre père me demande si vous êtes bien aise2 qu’il vous marie, si vous en avez quelque joie : moi, je lui réponds que oui ; cela va tout de suite3 ; et il n’y a peut-être que vous de fille au monde, pour qui ce oui-là ne soit pas vrai ; le non n’est pas naturel.
  SILVIA. – Le non n’est pas naturel ! Quelle sotte naïveté ! Le mariage aurait donc de grands charmes pour vous ?
  LISETTE. – Eh bien, c’est encore oui, par exemple.
  SILVIA. – Taisez-vous ; allez répondre vos impertinences ailleurs, et sachez que ce n’est pas à vous à juger de mon cœur par le vôtre.
  LISETTE. – Mon cœur est fait comme celui de tout le monde. De quoi le vôtre s’avise-t-il de n’être fait comme celui de personne ?4
  SILVIA. – Je vous dis que, si elle osait, elle m’appellerait une originale.
  LISETTE. – Si j’étais votre égale, nous verrions.
  SILVIA. – Vous travaillez à me fâcher, Lisette.
  LISETTE. – Ce n’est pas mon dessein5. Mais dans le fond, voyons, quel mal ai-je fait de dire à monsieur Orgon que vous étiez bien aise d’être mariée ?
  SILVIA. – Premièrement, c’est que tu n’as pas dit vrai ; je ne m’ennuie pas d’être fille.
  LISETTE. – Cela est encore tout neuf.
  SILVIA. – C’est qu’il n’est pas nécessaire que mon père croie me faire tant de plaisir en me mariant, parce que cela le fait agir avec une confiance qui ne servira peut-être de rien6.
  LISETTE. – Quoi ! vous n’épouserez pas celui qu’il vous destine ?
  SILVIA. – Que sais-je ? peut-être ne me conviendra-t-il point, et cela m’inquiète.
  LISETTE. – On dit que votre futur est un des plus honnêtes du monde ; qu’il est bien fait, aimable, de bonne mine ; qu’on ne peut pas avoir plus d’esprit, qu’on ne saurait être d’un meilleur caractère ; que voulez-vous de plus ? [...]
  SILVIA. – Oui dans le portrait que tu en fais, et on dit qu’il y ressemble, mais c’est un on dit, et je pourrais bien n’être pas de ce sentiment-là, moi. Il est bel homme, dit-on, et c’est presque tant pis.
  LISETTE. – Tant pis ! Tant pis ! Mais voilà une pensée bien hétéroclite !
  SILVIA. – C’est une pensée de très bon sens. Volontiers un bel homme est fat7 ; je l’ai remarqué.
  LISETTE. – Oh ! Il a tort d’être fat ; mais il a raison d’être beau.
  SILVIA. – On ajoute qu’il est bien fait ; passe !
  LISETTE. – Oui-da ; cela est pardonnable.
  SILVIA. – De beauté et de bonne mine je l’en dispense ; ce sont là des agréments8 superflus.
  LISETTE. – Vertuchoux9 ! si je me marie jamais, ce superflu-là sera mon nécessaire.


MARIVAUX, Le Jeu de l’amour et du hasard, I, 1, 1730.

1. Se sentir responsable de mes sentiments.
2. Heureuse.
3. Cela va de soi.
4. Pourquoi le vôtre prétend-il de n’être fait comme celui de personne ?
5. But.
6. À rien.
7. Prétentieux, vaniteux.
8. Choses agréables, mais pas essentielles.
9. Juron marquant l’étonnement, l’indignation.
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Le texte

COMPÉTENCE - Je pratique l'écriture d'invention

Une scène d’exposition

1
Commencer in medias res (« au milieu des choses »), c’est commencer au cœur de l’action. a) Pourquoi peut-on dire que c’est le cas ici ? Justifiez en citant le texte. b) Quel est l’intérêt d’un tel début, d’après vous ?



2
a) Qui est monsieur Orgon (l. 19) ? b) Quel est son projet ?



3
Que reproche Silvia à Lisette, au début de la scène ?



4
Imaginez et insérez au moins cinq didascalies (ton, geste...) dans cette scène de dispute.



Une pensée « hétéroclite »

5
a) Silvia approuve-t-elle le projet de son père ? b) Pourquoi ? Reformulez ses arguments.



6
« Il est bel homme, dit-on, et c’est presque tant pis. » (l. 34-35). Que veut dire Silvia ?



7
Que pense Lisette de l’attitude de Silvia ? Justifiez en citant le texte.



8
a) Quel sens Lisette donne-t-elle au mot « hétéroclite » (l. 36) ? b) Quels sont les autres sens de ce mot ?



9
Vous sentez-vous plus proche de l’opinion de Lisette ou de celle de Silvia ? Proposez une réponse argumentée. N’hésitez pas à nuancer votre réponse.



Le mariage au XVIIIᵉ siècle

Dans la société française du XVIIIe siècle, aristocrates et bourgeois se marient rarement par amour. Le mariage est avant tout un contrat passé entre deux familles afin de garantir au mieux leurs intérêts. Les femmes sont soumises au choix de leurs pères : on parle alors de mariage arrangé.

100% Numérique

Retrouvez le point de vue d’un metteur en scène sur la pièce de Marivaux.

Mariage à la mode :
 le contrat de mariage

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L’image

1
D’après vous, qui sont les personnages les plus importants ? Justifiez votre réponse.



2
a) Où se trouve la mariée ? b) Quel rôle semble-t-elle jouer dans la scène ?



3
a) Que tient en main l’homme le plus à droite du tableau ? b) En vous aidant de l’Éclairage, proposez une interprétation de cette scène.



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