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Tout changeait très vite
P.542-543

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Tout changeait très vite





QIU XIAOLONG

QIU XIAOLONG

(né en 1953)


QIU XIAOLONG (né en 1953) est chinois mais il vit aux États-Unis et écrit en anglais. Il enseigne la littérature à l’université et écrit des romans policiers qui rencontrent un succès international.

QIU XIAOLONG, De soie et de sang

L’extrait suivant correspond au début du roman.

  L’haleine du maître ouvrier Huang, un des lève-tôt de Shanghai qui courait dans la rue de Huaihai Ouest, se transformait en buée sous les étoiles pâlissantes. Cet homme de soixante-cinq ans environ avait encore une foulée vigoureuse, même s’il essuyait son front en sueur. En fin de compte, la santé est plus précieuse que tout le reste, pensa-t-il fièrement. Que pouvaient représenter pour les Messieurs Gros-Sous1 maladifs tout l’or et l’argent amoncelés dans leur arrière-cour ?
  En ces années quatre-vingt-dix où la transformation matérialiste balayait la ville, un ouvrier retraité tel que Huang n’avait guère d’autre motif de fierté pendant qu’il faisait son jogging. Huang avait connu des jours meilleurs. Ouvrier modèle dans les années soixante, membre de l’équipe de propagande de la pensée de Mao Zedong2 pendant la Révolution culturelle, membre d’un comité de surveillance de quartier dans les années quatre-vingt, il avait été, en résumé, un « maître ouvrier » de la classe prolétaire3 politiquement glorieuse. Aujourd’hui il n’était plus personne. Retraité d’une aciérie d’État en faillite, il avait du mal à joindre les deux bouts avec sa pension qui se ratatinait de jour en jour. Même le titre de maître ouvrier semblait à présent poussiéreux dans la presse du Parti. Quelle ironie ! Une formule tirée d’une rengaine récente lui vint à l’esprit comme pour contrarier le rythme de ses foulées : La Chine socialiste4 livrée aux chiens capitalistes. Tout changeait très vite, défiant la compréhension.
  Son jogging changeait aussi. Autrefois, quand il courait dans la solitude sous les étoiles, avec juste quelques véhicules à l’horizon, Huang avait aimé sentir le pouls de la ville l’accompagner. Désormais, à cette heure matinale, il sentait la présence des voitures, qui klaxonnaient même parfois, et une grue s’élevait sur un nouveau chantier de construction à une rue de là. On annonçait un complexe résidentiel de luxe pour les « nouveaux riches ».
  Et non loin, sa vieille maison shikumen,5 où il avait habité avec une douzaine de familles ouvrières, allait être remplacée par une tour commerciale. Les résidents seraient bientôt relogés à Pudong, autrefois terres agricoles à l’est du Huangpu. Il n’était plus possible de courir dans cette rue familière du centre de la ville. Ni de déguster un bol de soupe au soja servi au Restaurant de l’Ouvrier et du Paysan du coin de la rue. La soupe fumante parfumée à la ciboule6, avec de la crevette séchée, de la pâte frite hachée et de l’algue violette, une soupe délicieuse à cinq fens7 seulement. Cet endroit bon marché, recommandé autrefois « pour son dévouement à la classe ouvrière », avait disparu et cédé la place à un Starbucks Coffee.
  Peut-être était-il trop vieux pour comprendre le changement. [...]
  Huang aperçut un objet étrange, rouge et blanc, dans le cercle pâle de la lumière du réverbère – probablement tombé d’un camion de produits fermiers se rendant au marché voisin. La partie blanche ressemblait à une longue racine de lotus sortant d’un sac fait de vieux drapeaux rouges. On lui avait raconté que les paysans récupéraient tout, même ce qui avait été des drapeaux à cinq étoiles8. Il avait aussi entendu dire que les tranches de racine de lotus garnies de riz gluant étaient à la mode depuis peu dans les restaurants chic. Il fit deux pas vers le terre-plein et s’arrêta, sous le choc. Ce qu’il avait pris pour une racine de lotus était en réalité une jolie jambe humaine luisante de rosée. Et ce n’était pas un sac, mais un qipao9 rouge, qui enveloppait le corps d’une jeune femme d’une vingtaine d’années au visage déjà cireux.


QIU XIAOLONG, De soie et de sang, 2006, traduction de Fanchita Gonzalez Batlle, © Éditions Liana Levi, 2007.

1. Traduction littérale du terme chinois désignant les riches corrompus.
2. Fondateur de la République Populaire de Chine (Chine communiste).
3. Ouvrière.
4. Communiste. À cette époque les ouvriers, comme Huang, étaient valorisés dans la société.
5. Habitation typique de Shanghai entre le milieu du XIXe et la fin du XXe siècle. C’est un Ensemble de maisons à l’intérieur d’une enceinte.
6. Plante dont les feuilles ont un goût proche de l’oignon.
7. Plus petite division de la monnaie chinoise.
8. Drapeaux de la République populaire de Chine.
9. Robe fourreau, très ajustée et fendue sur le côté.

Un genre international

Les lecteurs de romans policiers aiment souvent lire des romans étrangers, pour découvrir d’autres façons de vivre et les comparer aux leurs. Les romans qui s’exportent bien font souvent la part belle aux spécificités du pays ou de la région qui sert de cadre au récit : traditions particulières, monumentalité des villes ou contrées désertes et inhospitalières, climat rude, habitudes alimentaires, etc. Ces ingrédients rendent le récit d’enquête plus réaliste aux yeux du lecteur.

Vue de la rue Huaihai

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Questions

COMPÉTENCE - Je lis des œuvres littéraires et analyse les caractéristiques du genre

Un personnage dans une ville qui change

1
a) Où l’action se situe-t-elle ? b) Que savez-vous de cette ville ? Faites une rapide recherche sur internet.



2
Qui est Huang ? Relevez dans le texte les éléments biographiques du personnage : âge, parcours professionnel, situation sociale aujourd’hui, etc.



3
a) En quoi la phrase « Il avait aussi [...] restaurants chic. » (l. 45-47) est-elle ironique ? Reportez-vous à un autre passage du texte pour répondre. b) Qu’est-ce que ce constat dit de la société chinoise ?



4
a) Quelle opposition principale relevez-vous dans le troisième paragraphe ? b) Donnez trois exemples précis de changements.



5
a) Avez-vous été témoin de nouvelles constructions dans votre ville ou village ? b) Qu’avez-vous ressenti ?



6
a) Quels sentiments Huang éprouve-t-il face aux mutations de sa ville et de la société ? b) Pourquoi ?



7
a) Quelle seule richesse possède-t-il ? Citez le texte pour répondre. b) Confrontez cette seule richesse à la fin du texte. Que pouvez-vous dire ?



Un début de roman policier

8
Pourquoi peut-on dire que le cadre spatio-temporel est typique d’un récit policier ? Comparez par exemple avec l’extrait précédent.



9
Comment le suspense est-il créé à la fin de l’extrait ?



10
À votre avis, pourquoi l’auteur ouvre-t-il son roman avec un coureur ?



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