L'ATELIER DE CLIO


Faire l’histoire d’une idée : le concept de génocide





Clé de lecture

Raphael Lemkin


Raphael Lemkin (1900‑1959) est un juriste juif polonais qui travaille durant l’Entre‑deux‑guerres sur la notion de crime de masse, en lien direct avec les massacres d’Arméniens dans l’Empire ottoman en 1915‑1916. Dans les années 1930, il participe à différentes instances internationales chargées de créer un cadre juridictionnel pour juger ce type de crimes s’ils devaient se reproduire. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il fuit la Pologne occupée par les nazis et se retrouve aux États‑Unis où il crée à la fin de la guerre le concept de génocide.

L'enjeu

L’histoire des idées est un domaine de recherche en histoire qui s’intéresse à la façon dont apparaissent et évoluent les idées. Avec les massacres des Arméniens dans l’Empire ottoman en 1915‑1916 apparaissent les notions de massacre de masse, voire de crime contre l’humanité. Dans les années 1930, des juristes réfléchissent à de nouvelles façons de définir – et de punir – ces crimes.


MÉTHODE

1. Les historiens qui travaillent sur des concepts – ici, celui de génocide – essayent d’en retracer la genèse.

En 1944, Raphael Lemkin cherche à imposer l’usage d’un nouveau mot, génocide, dont il donne une définition précise et problématisée.


2. Quand on fait l’histoire d’une idée, il est très important de travailler avec précision sur le contexte (social, politique, économique) dans lequel émerge cette idée.

L’historienne Annette Becker explique par exemple que Raphael Lemkin est très influencé par le génocide des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale et qu’il compare les Juifs et les Arméniens.


3. Les idées ne sont pas neutres et répondent souvent à des objectifs politiques, portés par des acteurs divers.

Raphael Lemkin veut faire du concept de « génocide » un concept juridique, permettant de punir les coupables. Annette Becker montre quant à elle qu’en 1915 le génocide des Arméniens a été utilisé par la propagande des pays membres de la Triple‑Entente.


4. Cette histoire intellectuelle n’est pas linéaire : il faut s’intéresser à la fois aux continuités et aux ruptures.

Annette Becker rappelle ainsi que Raphael Lemkin n’a pas réussi à faire entrer « génocide » dans le droit international.

Questions

Voir les réponses
1. Pourquoi, selon Raphael Lemkin, le mot « génocide » est‑il préférable à l’expression « crime contre l’humanité » ?

2. Quel est, selon Raphael Lemkin, le moyen de punir ces crimes de masse ?

3. Pourquoi est‑il important de prendre en compte, quand on fait l’histoire d’une idée, ce qu’Annette Becker appelle « les altérations du souvenir » ?

4. Quelle est la mémoire du génocide des Arméniens aujourd’hui dans le monde ? Pourquoi, selon vous, n’est‑il pas reconnu par la Turquie ?

L’œil de l’historienne

Annette Becker


Lemkin avait donné toute leur place aux drames de la Grande Guerre dans ses travaux depuis les années vingt, il savait que les horreurs de la Seconde Guerre mondiale n’étaient pas sans précédent dans le passé récent, mais que l’oubli ou les altérations du souvenir peuvent rendre inaccessible la connaissance des crimes. Mais comment faire croire à la spécificité de l’extermination à ceux qui avaient eu l’impression d’être dupés par un certain nombre de faux récits d’atrocités pendant la Première Guerre mondiale et avaient oublié depuis longtemps le sort des Arméniens ? […] Convaincu que son deuil personnel ne serait possible que s’il était porté par l’humanité tout entière, Lemkin associa les crimes contre les Arméniens et les Tsiganes à sa réflexion originaire. […] Fasciné par la richesse de la vie culturelle juive en Pologne, en yiddish et en hébreu dans les années trente malgré les persécutions grandissantes de l’État, il la comparait à celle des Arméniens […]. Ce livre ne s’arrête pas en 1945. Il ne prend pas fin à Nuremberg où Lemkin est fort déçu que le concept de « génocide » ne soit pas pris en compte dans le droit international. […] Si Lemkin meurt tôt, en 1959, son œuvre s’est poursuivie grâce au legs de la convention de 1948. […]

« L’extermination totale » des Arméniens a été une attaque inouïe au sens étymologique du terme. Les crimes des Jeunes Turcs ont été bien connus et relayés dans l’opinion en temps réel. Pourtant, ils ont été mal compris parce qu’instrumentalisés par la propagande de l’Entente : leur réprobation est devenue un nouveau but de guerre, une façon de frapper les puissances centrales par le truchement de leurs alliés ottomans. […]

Dès mai 1915, Français, Anglais et Russes ont qualifié dans un télégramme de « crimes contre l’humanité et la civilisation » les « atrocités » contre les Arméniens. Constatation vengeresse, cas paradigmatique de la violence de guerre devenue « crime contre l’humanité » et « génocide » avant que les concepts juridiques et les mots mêmes en soient inventés. Et il leur fut bien difficile de s’accorder sur les mots : « crimes contre le christianisme et la civilisation » ou « crimes contre l’humanité et la civilisation » ? Désormais, on en était aux « crimes contre l’humanité ».


Annette Becker, Messagers du désastre, Raphael Lemkin, Jan Karski et les génocides, Paris, Fayard, 2018, p. 12, p. 14, p. 120.


photo génocide France

Le document

FACE AU DOCUMENT

La construction de la notion de « génocide » dans les années 1930.

Dès 1933, l’auteur du présent ouvrage soumit un rapport accompagné de projets d’articles destinés à sanctionner les actions visant à la destruction et à l’oppression de populations (ce qui équivaudrait en fait à la conception de génocide). L’auteur établit deux nouveaux types de crimes au regard du droit international, à introduire dans la législation pénale des trente‑sept pays participants, à savoir le crime de barbarie, défini comme un ensemble d’actions opprimantes et destructrices dirigées contre des individus en tant que membres d’un groupe national, religieux ou racial, et le crime de vandalisme, conçu comme la destruction malveillante d’œuvres d’art et de culture sous prétexte qu’elles représentent les créations spécifiques du génie de tels groupes. Par ailleurs, selon ce projet, ces nouveaux crimes devaient être inclus dans le droit international en sorte que, une fois appréhendé, le coupable soit puni dans son propre pays si le crime y avait été perpétré, ou dans tout autre pays signataire, s’il y était appréhendé […].

De nouvelles conceptions supposent l’adoption de nouveaux termes. Par « génocide », nous entendons la destruction d’une nation ou d’un groupe ethnique. Ce nouveau mot, forgé par l’auteur pour signifier une vieille pratique dans son évolution moderne, est composé du mot grec genos (race, tribu), et du mot latin cide (tuer), s’apparentant ainsi par sa formation à des mots comme tyrannicide, homicide, infanticide, etc. En règle générale, le génocide ne signifie pas nécessairement la destruction immédiate d’une nation, sauf lorsqu’il est réalisé par des meurtres en masse de tous les membres d’une nation. Il entend plutôt signifier un plan coordonné de différentes actions visant à la destruction de fondements essentiels de la vie de groupes nationaux, dans l’intention d’exterminer les groupes eux‑mêmes. Un tel plan aurait pour objectifs la désintégration des institutions politiques et sociales, de la culture, de la langue, des sentiments nationaux, de la religion et de la vie économique de groupes nationaux, ainsi que la suppression de la sécurité personnelle, de la liberté, de la santé, de la dignité, voire de la vie des personnes appartenant à ces groupes.


Raphael Lemkin, Axis Rule in Occupied Europe : laws of occupation, analysis of government, proposals for redress, 1944.
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