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Conclusion
P.414-415

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Dans ce discours de remise des prix, le philosophe et professeur Alain – de son véritable nom Émile Chartier – prodigue ses conseils à ses élèves du lycée Condorcet. Il les invite, en fin d’année scolaire, à continuer de questionner le monde et à ne pas céder à la facilité proposée par ceux qu’il nomme « les marchands de sommeil »

 « Les marchands de sommeil »


 Ce serait, à mon sens, un pauvre enseignement que celui qui redouterait et fuirait le jugement des pères et des mères, et des sages de la cité. Je dois donc, mes amis, vous faire une leçon de plus, et qui éveille un vif écho de toutes les autres, et je vais vous parler du sommeil.

 Vous croyez tous bien savoir ce que c’est que dormir et ce que c’est que s’éveiller ; mais pourtant non. Dormir, ce n’est pas avoir les yeux fermés et rester immobile ; car vous savez qu’on dort parfois les yeux ouverts et tout en se promenant ; de plus, un homme très éveillé et très attentif peut avoir les yeux fermés et être immobile ; Archimède dormait moins que le soldat. Dormir, ce n’est pas non plus ne pas connaître et ne pas se connaître ; car vous savez qu’en dormant souvent l’on rêve, et qu’en rêvant, on se reconnaît soi‑même, on reconnaît les autres hommes, les choses, le ciel, les arbres, la mer.

 Qu’est‑ce donc que dormir ? C’est une manière de penser ; dormir, c’est penser peu, c’est penser le moins possible. Penser, c’est peser ; dormir, c’est ne plus peser les témoignages. C’est prendre comme vrai, sans examen, tout murmure des sens, et tout le murmure du monde. Dormir, c’est accepter ; c’est vouloir bien que les choses soient absurdes, vouloir bien qu’elles naissent et meurent à tout moment ; c’est ne pas trouver étrange que les distances soient supprimées, que le lourd ne pèse plus, que le léger soit lourd, que le monde entier change soudain, comme, dans un décor de théâtre, soudain les forêts, les châteaux forts, les clochers, la montagne, tout s’incline comme au souffle du vent, avant de s’engloutir sous la scène.

 Oui, quand nous dormons, nous sommes un peu comme au théâtre ; nous ne cherchons pas le vrai, du moins pour le moment ; aussi accueillons-nous, sans surprise, les fantômes ridicules et les fantômes terribles. Au fond de nous subsiste une confiance dans les choses, une confiance dans la raison, une confiance dans la cité, et dans les portes fidèles, qui fait que nous nous disons : si je voulais examiner, si je voulais interroger ces fantômes, j’apercevrais autre chose qu’eux, par quoi je les expliquerais ; je retrouverais, dans ce chaos, le monde ; et, au lieu d’admirer la disparition subite du château fort, du pont et de la mer, j’admirerais l’art de l’ingénieur et l’adresse du machiniste.

 Eh bien, se réveiller, c’est justement se décider à cela. Se réveiller, c’est se refuser à croire sans comprendre ; c’est examiner, c’est chercher autre chose que ce qui se montre ; c’est mettre en doute ce qui se présente, étendre les mains pour essayer de toucher ce que l’on voit, ouvrir les yeux pour essayer de voir ce que l’on touche ; c’est comparer des témoignages, et n’accepter que des images qui se tiennent ; c’est confronter le réel avec le possible afin d’atteindre le vrai ; c’est dire à la première apparence : tu n’es pas. Se réveiller, c’est se mettre à la recherche du monde. L’enfant, dans son berceau, lorsqu’il apprend à percevoir, quelle leçon de critique il nous donne ! […]

 Or, vous trouverez sur votre chemin, comme dans la fable, toutes sortes de Marchands de Sommeil. Il me semble que je les vois et que je les entends parmi vous, tous les marchands de sommeil, au seuil de la vie. Ils offrent des manières de dormir. Les uns vendent le sommeil à l’ancienne mode ; ils disent qu’on a dormi ainsi depuis tant de siècles. D’autres vendent des sommeils rares, et bien plus dignes d’un homme, à ce qu’ils disent ; les uns, sommeil assis, en écrivant ; les autres, sommeil debout, en agissant ; d’autres, sommeils en l’air, sommeils d’aigles, au-dessus des nuages. Les uns vendent un sommeil sans rêves ; les autres, un sommeil bavard ; les autres, un sommeil plein de merveilleux rêves ; rêves fantaisistes ; rêves bien rangés ; un passé sans remords et un avenir sans menaces ; rêves où tout s’arrange, comme dans une pièce de théâtre bien composée. Sont à vendre aussi d’admirables rêves, des rêves de justice et de joie universelles. Les plus habiles vendent un sommeil dont les rêves sont justement le monde. À quoi bon alors s’éveiller ? Le monde n’ajoutera rien au rêve

 Oui, il ne manque pas d’hommes, vous en rencontrerez, amis, qui croient que le vrai est un fait, que l’on reçoit le vrai en ouvrant simplement les yeux et les oreilles ; qu’ils se chargent, eux, de vous faire rêver le vrai sans plus de peine que n’en demandent les autres rêves. Puisque le vrai est trouvé, disent‑ils, il est puéril de le chercher. Spectacle étrange, mes amis, que celui d’hommes qui crient le vrai sans le comprendre, et qui, souvent, vous instruisent de ce qu’ils ignorent ; car souvent, eux qui dorment, ils réveillent les autres. Aveugles, porteurs de flambeaux. […]

 Aussi ceux qui traitent les questions me font‑ils souvent l’effet de bateleurs qui soulèveraient de faux poids. On voit bien qu’ils n’ont pas assez de mal, et qu’ils ne tiennent rien de lourd dans leurs mains. Et en vain, ils feignent d’être fatigués ; nous ne les croyons point, car leurs pieds ne s’incrustent pas dans la terre. Aussi, sur les vrais poids, sur les rochers qu’il faudrait soulever, leurs mains glissent, emportant un peu de poussière. La foule regarde et admire, parce qu’elle croit que c’est la règle du jeu, de n’enlever qu’un peu de poussière. Heureux celui qui saisit une fois le bloc, dût‑il ne pas même l’ébranler ! À tirer dessus, il prendra des forces. Peut‑être à la fin, il soulèvera le fardeau, disparaîtra dessous, sera entraîné et couché par terre mille fois, comme Sisyphe.

 Ainsi, après avoir analysé beaucoup d’exemples, vous aurez de fortes mains d’ouvrier qui saisiront et garderont.

 N’oubliez donc jamais, amis, qu’il ne s’agit point du tout de trouver son lit, et enfin de se reposer. N’oubliez pas que les systèmes, les discussions, les théories, les maximes, les idées, comme aussi les livres, les pièces de théâtre, les conversations, comme aussi les commentaires, imitations, adaptations, résumés, développements, traductions, et tout ce qui remplit les années d’études, que tout cela n’est que préparation et gymnastique. La vérité est momentanée, pour nous, hommes, qui avons la vue courte. Elle est d’une situation, d’un instant ; il faut la voir, la dire, la faire à ce moment‑là, non avant, ni après, en ridicules maximes ; non pour plusieurs fois, car rien n’est plusieurs fois. C’est là que j’attends le sage, au détour du chemin. […]

 Sachez‑le, l’événement viendra comme un voleur ; et il faut l’attendre les yeux ouverts, autour des lampes vigilantes. Ainsi avons‑nous fait ; ainsi avons-nous joyeusement travaillé, sans but, pour travailler, afin de rester jeunes, souples et vigoureux ; ainsi vous continuerez, à l’heure où dorment les faux sages, les Protagoras marchands d’opinions avantageuses, les Protagoras marchands de sommeil ; ainsi vous discuterez librement toujours, autour des lampes vigilantes. Vienne après cela l’aube et le clair chant du coq, alors vous serez prêts, et la justice soudaine que l’événement réclamera de vous, je ne sais pas ce qu’elle sera ; mais je dis, c’est notre foi à nous, qu’elle ne coûtera rien à votre géométrie.

Alain, Discours de distribution des prix du lycée Condorcet, juillet 1904.
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