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Le fils de Prométhée
P.136-137

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Section 2



Le fils de Prométhée





« Pour moi, je ne puis croire à un progrès fatal ; je ne m’y fierais point. »

Alain

Dès la naissance de la philosophie occidentale en Grèce antique, se pose la question du sens de l’action, de la signification du « faire ». Pourquoi l’homme crée‑t‑il des théories, des œuvres, des techniques ou des objets ? Pourquoi est‑il la seule créature naturelle à adapter le monde au lieu de s’adapter à lui ? Quelle faiblesse et quel manque, logés si profondément dans sa nature, expliquent qu’il soit constamment sujet au désir de fabriquer un monde à son image ?

D’après Bergson, l’homme est essentiellement un homo faber, c’est‑à‑dire un être capable de concevoir des outils et de les utiliser pour faire un monde à son image. Il incarne ainsi, par la maîtrise technique et par les beaux‑arts, son esprit dans la matière. Or, cette humanisation du monde ne peut être réalisée qu’au prix d’un effort visant à comprendre les lois de la physique et de l’esprit. Telle sera la tâche de la science et du travail : l’une pour comprendre le monde et se prononcer sur sa vérité, l’autre pour opérer sa lente transformation.

Par cette évolution progressive de son esprit et de son savoir‑faire, l’humanité est placée dans la lignée de Prométhée. La figure prométhéenne est celle du voleur de feu, du créateur de la puissance en l’homme, mais elle représente aussi celui qui dote l’humanité en subtilisant aux dieux. Prométhée nous apporte la lumière de la connaissance et la puissance de l’action. Cependant, dès l’origine, ce cadeau est aussi une malédiction, car il manque aux hommes l’art de la politique pour apprendre à gérer une puissance qu’ils ne peuvent contenir.

Ainsi, le mythe de Prométhée expose‑t‑il la fragilité humaine : l’humain ne sait pas conduire sa puissance, ni raisonner sa connaissance. Il aura la science, l’art et la technique mais que fera‑t‑il de son désir ?

Jan Cossiers, Prométhée portant le feu, 1637, huile sur toile, 182 × 113 cm (musée du Prado, Madrid).

Épiméthée et Prométhée


 C’était le temps où les dieux existaient déjà, mais où les races mortelles n’existaient pas encore. Quand vint le moment marqué par le destin pour la naissance de celles‑ci, voici que les dieux les façonnent à l’intérieur de la terre avec un mélange de terre et de feu […] Les dieux ordonnèrent à Prométhée et à Épiméthée de distribuer convenablement entre elles toutes les qualités dont elles avaient à être pourvues. Épiméthée demanda à Prométhée de lui laisser le soin de faire lui‑même la distribution : « Quand elle sera faite, dit‑il, tu inspecteras mon oeuvre. » La permission accordée, il se met au travail.

 Dans cette distribution, ils donnent aux uns la force sans la vitesse ; aux plus faibles, il attribue le privilège de la rapidité ; à certains il accorde des armes ; pour ceux dont la nature est désarmée, il invente quelque autre qualité qui puisse assurer leur salut. À ceux qu’il revêt de petitesse, il attribue la fuite ailée ou l’habitation souterraine. […] Bref, entre toutes les qualités, il maintient un équilibre. En ces diverses inventions, il se préoccupait d’empêcher aucune race de disparaître.

 Après qu’il les eut prémunis suffisamment contre les destructions réciproques, il s’occupa de les défendre contre les intempéries qui viennent de Zeus, les revêtant de poils touffus et de peaux épaisses, abris contre le froid, abris aussi contre la chaleur […] Il chaussa les uns de sabots, les autres de cuirs massifs et vides de sang. Ensuite, il s’occupa de procurer à chacun une nourriture distincte, aux uns les herbes de la terre, aux autres les fruits des arbres, aux autres leurs racines ; à quelques‑uns il attribua pour aliment la chair des autres. À ceux‑là, il donna une postérité peu nombreuse ; leurs victimes eurent en partage la fécondité, salut de leur espèce.

 Or Épiméthée, dont la sagesse était imparfaite, avait déjà dépensé, sans y prendre garde, toutes les facultés en faveur des animaux, et il lui restait encore à pourvoir l’espèce humaine, pour laquelle, faute d’équipement, il ne savait que faire. Dans cet embarras, survient Prométhée pour inspecter le travail. Celui-ci voit toutes les autres races harmonieusement équipées, et l’homme nu, sans chaussures, sans couvertures, sans armes. Et le jour marqué par le destin était venu, où il fallait que l’homme sortît de la terre pour paraître à la lumière.

 Prométhée, devant cette difficulté, ne sachant quel moyen de salut trouver pour l’homme, se décide à dérober l’habileté artiste d’Héphaïstos et d’Athéna, et en même temps le feu […] puis, cela fait, il en fit présent à l’homme.

 C’est ainsi que l’homme fut mis en possession des arts utiles à la vie, mais la politique lui échappa : celle‑ci en effet était auprès de Zeus ; or Prométhée n’avait plus le temps de pénétrer dans l’acropole qui est la demeure de Zeus : en outre il y avait aux portes de Zeus des sentinelles redoutables. Mais il put pénétrer sans être vu dans l’atelier où Héphaïstos et Athéna pratiquaient ensemble les arts qu’ils aiment, si bien qu’ayant volé à la fois les arts du feu qui appartiennent à Héphaïstos et les autres qui appartiennent à Athéna, il put les donner à l’homme. C’est ainsi que l’homme se trouve avoir en sa possession toutes les ressources nécessaires à la vie, et que Prométhée, par la suite, fut, dit-on, accusé de vol.

Platon, Protagoras, IVe s. av. J.-C., trad. A. Croiset.
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