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L'ami de la sagesse
P.324-325

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Section 4



L’ami de la sagesse





« Ainsi mon dessein n’est pas d’enseigner ici la méthode que chacun doit suivre pour bien conduire sa raison, mais seulement de faire voir en quelle sorte j’ai tâché de conduire la mienne. »

René Descartes

L’étymologie enseigne que la philosophie, du grec philô, « aimer », et sophia, la « sagesse » est « amour de la sagesse » ; ce n’est donc pas sa possession, mais son désir qui définit le philosophe. L’ami, ou l’amoureux de la sagesse, se propose donc un objectif et non un statut. Le philosophe ne sait pas, il s’efforce de savoir ; sa discipline est une enquête.

Quelle est cette sagesse qu’il s’agit d’aimer pour être philosophe ?

Le philosophe cherche à comprendre la condition humaine. Il doit donc statuer sur le possible créateur de l’humanité : Dieu. S’il affirme sa présence, il souhaite exister dans sa lumière et cherche sa justice. S’il prononce sa mort, il reprend en main la totale liberté de son existence et doit définir une justice humaine. Dans les deux cas, il se confronte à la religion, car elle est l’une des plus anciennes formes de notre espoir.

Quelle finalité l’homme poursuit‑il ? Que lui est‑il permis d’espérer ?

L’espérance la plus commune est probablement le bonheur, mais c’est aussi un concept très largement indéterminé, comme le démontre Kant. Or, les chemins de la philosophie sont pavés d’incertitudes : les questions ne trouvent pas toujours de réponses. La philosophie semble donc bien incapable de procurer le bonheur convoité, à moins que la sagesse ne consiste précisément à trouver une satisfaction morale et intellectuelle dans l’effort de penser et dans l’espoir de réussir. L’incertitude du philosophe serait alors l’essentiel de sa méthode : questionner le dogmatisme pour élever son esprit, douter pour s’ouvrir aux possibles, trouver la paix dans la contemplation de l’univers.

Joseph Wright, Philosophe faisant un exposé sur le planétaire,
1766, huile sur toile, 147 × 203 cm (Derby Museum and Art Gallery).

L’incertitude ouvre les possibles


 En fait, c’est dans son incertitude même que réside largement la valeur de la philosophie. Celui qui ne s’y est pas frotté traverse l’existence comme un prisonnier : prisonnier des préjugés du sens commun, des croyances de son pays ou de son temps, de convictions qui ont grandi en lui sans la coopération ni le consentement de la raison. Tout dans le monde lui paraît aller de soi, tant les choses sont pour lui comme ceci et pas autrement, tant son horizon est limité ; les objets ordinaires ne le questionnent pas, les possibilités peu familières sont refusées avec mépris. Mais nous l’avons vu dès le début de ce livre : à peine commençons-nous à philosopher que même les choses de tous les jours nous mettent sur la piste de problèmes qui restent finalement sans réponse. Sans doute la philosophie ne nous apprend-elle pas de façon certaine la vraie solution aux doutes qu’elle fait surgir : mais elle suggère des possibilités nouvelles, elle élargit le champ de la pensée en la libérant de la tyrannie de l’habitude. Elle amoindrit notre impression de savoir ce que sont les choses ; mais elle augmente notre connaissance de ce qu’elles pourraient être ; elle détruit le dogmatisme arrogant de ceux qui n’ont jamais traversé le doute libérateur, et elle maintient vivante notre faculté d’émerveillement en nous montrant les choses familières sous un jour inattendu. Mais à côté de cette fonction d’ouverture au possible, la philosophie tire sa valeur – et peut‑être est‑ce là sa valeur la plus haute – de la grandeur des objets qu’elle contemple, et de la libération à l’égard de la sphère étroite des buts individuels que cette contemplation induit. […]

 Pour résumer cette discussion, s’il faut étudier la philosophie, ce n’est pas pour trouver des réponses définies à ses questions, car la vérité, ici, nous reste en général inaccessible ; c’est bien plutôt pour les questions elles‑mêmes , car ces questions élargissent notre conscience du possible, enrichissent l’imagination intellectuelle, et diminuent cette assurance dogmatique qui ferme l’esprit à la spéculation ; mais c’est surtout parce que la grandeur du monde que la philosophie contemple élève l’esprit, qui peut ainsi réaliser cette union avec l’univers qui constitue son souverain bien.

Bertrand Russell, Problèmes de philosophie, 1912, trad. F. Rivenc, © Éditions Payot, 1989.
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