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Un portrait vivant
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Un portrait vivant





NICOLAS GOGOL

NICOLAS GOGOL

(1809-1852)


NICOLAS GOGOL (1809-1852) est un écrivain russe, né dans l’Ukraine actuelle. Il est considéré comme l’un des écrivains majeurs de la littérature russe. On retient de lui, notamment, ses nouvelles : « Le manteau », « Le nez », « Le journal d’un fou ».

NICOLAS GOGOL, « Le portrait »

Tchartkov est peintre à Saint-Pétersbourg. Il achète un jour un étrange portrait chez un brocanteur. Une nuit, le tableau semble soudainement prendre vie.

  Tchartkov s’approcha encore une fois du portrait pour examiner ces yeux extraordinaires et s’aperçut non sans effroi qu’ils le regardaient. Ce n’était plus là une copie de la nature, mais bien la vie étrange dont aurait pu s’animer le visage d’un cadavre sorti du tombeau. Était-ce un effet de la clarté lunaire, cette messagère du délire qui donne à toutes choses un aspect irréel ? Je ne sais, mais il éprouva un malaise soudain à se trouver seul dans la pièce. Il s’éloigna lentement du portrait, se détourna, s’efforça de ne plus le regarder, mais son œil, impuissant à s’en détacher, louchait sans cesse de ce côté. Finalement, il eut même peur d’arpenter1 ainsi la pièce : il croyait toujours que quelqu’un allait se mettre à le suivre, et se retournait craintivement. Sans être peureux, il avait les nerfs et l’imagination fort sensibles, et ce soir-là il ne pouvait s’expliquer sa frayeur instinctive. Il s’assit dans un coin, et là encore il eut l’impression qu’un inconnu allait se pencher sur son épaule et le dévisager. Les ronflements de Nikita2, qui lui arrivaient de l’antichambre, ne dissipaient point sa terreur. Il quitta craintivement sa place, sans lever les yeux, se dirigea vers son lit et se coucha. À travers les fentes du paravent3, il pouvait voir sa chambre éclairée par la lune, ainsi que le portrait accroché bien droit au mur et dont les yeux, toujours fixés sur lui avec une expression de plus en plus effrayante, semblaient décidément ne vouloir regarder rien d’autre que lui. Haletant4 d’angoisse, il se leva, saisit un drap et, s’approchant du portrait, l’en recouvrit tout entier.
  Quelque peu tranquillisé, il se recoucha et se prit à songer à la pauvreté, au destin misérable des peintres, au chemin semé d’épines qu’ils doivent parcourir sur cette terre ; cependant, à travers une fente du paravent, le portrait attirait toujours invinciblement son regard. Le rayonnement de la lune avivait5 la blancheur du drap, à travers lequel les terribles yeux semblaient maintenant transparaître. Tchartkov écarquilla6 les siens, comme pour bien se convaincre qu’il ne rêvait point. Mais non… il voit pour de bon, il voit nettement : le drap a disparu et, dédaignant tout ce qui l’entoure, le portrait entièrement découvert regarde droit vers lui, plonge, oui, c’est le mot exact, plonge au tréfonds7 de son âme…
  Son cœur se glaça. Et soudain il vit le vieillard remuer, s’appuyer des deux mains au cadre, sortir les deux jambes, sauter dans la pièce. La fente ne laissait plus entrevoir que le cadre vide. Un bruit de pas retentit, se rapprocha. Le cœur du pauvre peintre battit violemment. La respiration coupée par l’effroi, il s’attendait à voir le vieillard surgir auprès de lui. Il surgit bientôt en effet, roulant ses grands yeux dans son impassible visage de bronze. Tchartkov voulut crier : il n’avait plus de voix ; il voulut remuer : ses membres ne remuaient point. La bouche bée, le souffle court, il contemplait l’étrange fantôme dont la haute stature se drapait dans son bizarre costume asiatique. Qu’allait-il entreprendre ? [...] Il fit un suprême effort pour bouger, poussa un cri et…


NICOLAS GOGOL, « Le portrait », 1835, traduction de Henri Mongault.

1. Marcher en long et en large.
2. Son valet.
3. Utilisé pour cacher le lit quand il n’y a pas de chambre à coucher.
4. Respirant précipitamment.
5. Accentuait.
6. Ouvrit grand.
7. Au plus profond.

Merveilleux et fantastique

« On sonne à votre porte, vous ouvrez. Un homme à tête de cheval entre.
Si vous vous évanouissez, on est dans le fantastique.
Si vous lui demandez : Un thé ou un café ?, on est dans le merveilleux. »
Jean-Louis Le Craver

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Le texte

COMPÉTENCE - J'exploite mes lectures pour enrichir un récit et je connais les différents genres littéraires

1
Quels éléments de l’histoire (moment de la journée, lieu, état ou caractère du personnage principal, etc.) sont propices au basculement dans le fantastique ? Offrez une réponse précise, illustrée de citations.



2
a) Quel est le point de vue narratif utilisé ? b) Pourquoi est-ce important dans un récit fantastique ?



3
Lignes 27 (« Mais non… il voit pour de bon, ») à 31 (« au tréfonds de son âme…») : le temps de conjugaison change. a) Quel est le temps employé ? b) Quelle est sa valeur ? c) Quel est l’effet souhaité par l’auteur ?



4
Quel sens est particulièrement sollicité ? Relevez-en le champ lexical.



5
Quelles sont les réactions physiques de Tchartkov face au surnaturel ? De quel état d’esprit témoignent-elles ?



6
En vous aidant de vos réponses précédentes et de votre étude de « La morte » de Maupassant, expliquez pourquoi cet extrait relève du registre fantastique. Aidez-vous de la fiche méthode p. 350.



7
Écrivez la chute de cette nouvelle après les points de suspension. En trois à cinq lignes seulement, surprenez vos lecteurs.



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Le Désespéré

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L’image

Quels points communs trouvez-vous entre le texte de Gogol et le tableau de Courbet ?

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