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L’ubérisation de l’emploi
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Entrée en matière


L’ubérisation de l’emploi





Le travail représente une réalité qui revêt plusieurs formes. Au début de notre ère, le christianisme a considéré qu’il était une condition de la rédemption par la souffrance. Toutefois, ne pourrait‑il pas aussi être envisagé comme une joie et une libération ? Durant le XXe siècle, la politique et l’économie de marché ont profondément modifié le sens du travail en lui assignant de nouvelles finalités : l’intégration sociale, le prestige, la croissance, l’enrichissement et, somme toute, un bonheur matérialiste et consumériste. Cependant, depuis les années 1970, des économistes et des statisticiens prédisent l’effondrement de la société du travail. Ils prônent la décroissance et un modèle d’économie plus durable. Le travail serait‑il à réinventer ? Les travailleurs indépendants – « ubérisés » – seraient‑ils un exemple de ce renouveau ?

Doc. 1
Un nouveau prolétariat

 Ce phénomène communément appelé l’« ubérisation » consiste en la mise en relation, par des plates‑formes numériques, de clients avec des travailleurs qui nourrissent ces plates‑formes de leur force de travail : chauffeurs privés, livreurs de repas à vélo, chargeurs de trottinettes électriques, etc. Cette « économie de plates-formes » a souvent recours à des autoentrepreneurs : des travailleurs qui ne sont pas salariés et n’ont donc pas de contrat de travail.

 Derrière le discours de ces plates-formes – c’est « le monde de demain », tout le monde est gagnant (le « win-win ») –, la réalité s’apparente bien souvent à une régression sociale, un retour au monde d’avant. […] Les travailleurs ubérisés sont en quelque sorte les prolétaires du XXIe siècle.

 Pour certains, mieux vaut être livreur à vélo que chômeur. En effet. Mais alors pourquoi pas aussi cireur de chaussures dans la rue ou travailleur à la tâche ? Il y a, en France, quelque chose qui s’appelle le progrès social et qui, au prix de deux siècles de luttes, garantit à chacun un minimum de protections. La loi travail de 2016 a apporté des avancées pour davantage protéger les travailleurs indépendants, en permettant qu’ils s’organisent collectivement ou en introduisant une responsabilité sociale des plates‑formes en cas d’accident du travail […].

 Enfin, et il y a tout lieu de s’en réjouir, on commence à […] réguler [ces plate-formes]. Récemment, plusieurs décisions de justice ont donné gain de cause aux travailleurs indépendants. Ces décisions bousculent leur modèle économique, qui repose sur un coût du travail le plus faible possible pour davantage valoriser l’entreprise. Cela ne laisse pas augurer la fin de l’ubérisation, mais du moins les plates-formes les plus prédatrices vont‑elles devoir s’adapter.


Aurélie Collas, interview de Karim Amellal, écrivain et entrepreneur, « Les travailleurs ubérisés sont les prolétaires du XXIe siècle », Le Monde, avril 2019.

Doc. 2
Qui sont les travailleurs ubérisés ?

Une étude du cabinet de conseil américain McKinsey sur le travail ubérisé en Europe et aux États-Unis fait apparaître que la satisfaction des travailleurs ubérisés porte principalement sur l’indépendance, la flexibilité des horaires et les opportunités que cette forme d’emploi leur procure.

Ils regrettent néanmoins le manque de sécurité, l’irrégularité salariale et le caractère peu protecteur de la législation.

Cette étude identifie 4 types de travailleurs ubérisés :
  • les travailleurs libres tirent leur revenu principal du travail ubérisé et en ont fait le choix ;
  • les travailleurs flexibles tirent un complément de revenu du travail ubérisé et sont salariés ;
  • les travailleurs réticents tirent leur revenu principal du travail ubérisé et préféreraient être salariés ;
  • les travailleurs contraints doivent multiplier les jobs pour parvenir à vivre.

Qui sont les travailleurs ubérisés ?

Doc. 3
Résistances des travailleurs

 « Les forçats du bitume relèvent la tête ». C’est l’un des messages clamés haut et fort par les livreurs Deliveroo. Depuis le début du mois d’août, des dizaines d’entre eux ont entamé une grève inédite aux quatre coins de la France contre les « livraisons à deux balles ». Fin juillet, la plateforme avait annoncé de nouveaux tarifs, pour la quatrième année consécutive. Le soir même, Toulouse et Nice se sont mises en grève, suivies le lendemain par Tours et Besançon, puis par Bordeaux et Paris et des dizaines d’autres villes. […]

 Des rassemblements ont été organisés place de la République à Paris et les clients appelés à boycotter l’application. Une pétition a déjà été signée par plus de 60 000 personnes. Et le 16 septembre, cinq « ByCœurs » bordelais « en colère » ont entamé un périple de 1 000 kilomètres à vélo jusqu’à Paris pour recueillir les revendications des livreurs sur le parcours et les porter à la direction de Deliveroo. […]

 « Les livreurs sont payés à aller le plus vite et le plus loin possible, et donc à griller des feux quitte à se faire écraser par une voiture. Pour être bien notés et avoir les meilleurs créneaux, ils doivent accepter de travailler tous les week‑ends et ne pas se connecter en retard. C’est ça la réalité », dénonce encore Jérôme Pimot1. Les livreurs réclament plus de transparence sur les tarifs, une meilleure protection sociale et l’instauration d’un dialogue social.


Concepcion Alvarez, « Livreurs, coursiers, chauffeurs : les “travailleurs libres” se révoltent contre les plateformes », Novethic, octobre 2019.


1. Ancien livreur à vélo et fondateur du collectif de livreurs autonomes parisiens (Clap).

Doc. 4
La stratégie d’Uber Eats vue par un concurrent

 Uber a une stratégie pour attirer les meilleurs coursiers vers elle, en les payant toujours mieux que les concurrents les premiers mois. Puis, elle diminue la rémunération progressivement dès qu’il n’y a plus ou peu de concurrents. Uber Eats perd toujours de l’argent sur son activité en France, mais son modèle économique s’appuie sur des levées de fonds jusqu’à l’épuisement de la concurrence. Plusieurs boîtes internationales font la même chose comme : Deliveroo ou Takeeateasy, mais cette dernière n’a pas pu survivre à cause de cette forte concurrence.

Émilie Auffret, « Six mois après l’arrivée d’Uber Eats à Brive, les gagnants et les perdants : interview de Mohamed Benlemlih, responsable d’un service indépendant de livraison », La Montagne, septembre 2019.

Des livreurs de l’entreprise Deliveroo lors d’une manifestation en 2019

Les questions qui se posent

Le nombre des travailleurs « ubérisés » (1 % en 2017) augmente. À première vue, les plateformes de travail offrent de nombreux avantages : la possibilité d’être son propre patron ainsi que de travailler où et quand on le veut. Cependant, l’argument de la liberté du travailleur ne cache‑t‑il pas une exploitation qui n’est nouvelle que dans sa forme ?

Grâce au travail, nous devenons indépendants ; nous nous arrachons du règne de la nature et de la simple survie. Il nous permet de perfectionner nos facultés et, globalement, de nous accomplir. Dans ce cadre, le travail apporte de la valeur, mais fait‑il pour autant la valeur de l’homme ?

Le travail est aussi un temps contraint, forcé, qui peut être rythmé par la répétition inlassable de tâches identiques et être source d’exploitation. En considérant les conditions économiques dans lesquelles le travail s’inscrit, on peut s’interroger : perdons‑nous notre vie en travaillant ?

Les plateformes de travail mettent en valeur l’ambiguïté fondamentale de ce dernier dans la société. La liberté permise par ces nouvelles formes du travail ne représente‑t‑elle pas en effet ce que nous recherchons tous en travaillant ? Cela nous questionne sur la nature du travail : est‑il une nécessité ou une libération ?
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