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Anthologie complémentaire
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Anthologie complémentaire




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Sommaire

Leibniz, La langue universelle (⇨)

Platon, Le bon orateur est un psycho-logue (⇨)

Augustin, L’apprentissage de la parole (⇨)

Hofmannsthal, L’indicible saveur du monde (⇨)

Nietzsche, Le mot comme image de la chose (⇨)

Weil, L’indépendance de l’intelligence (⇨)

Husserl, La signification vraie mais inachevée des mots (⇨)

Merleau-Ponty, L’art nous enseigne l’essence de la parole (⇨)

Clastres, Le pouvoir de la parole (⇨)

Rancière, L’émancipation intellectuelle par le livre (⇨)

Dessalles, Une pulsion langagière (⇨)


Leibniz
La langue universelle
 ◉ ◉

Ce texte s’inscrit dans une époque, le XVIIe siècle, dans le sillage de la pensée de Descartes, fasciné à juste titre par la rigueur mathématique. Seules les mathématiques – sans cesse améliorées mais jamais contestées – donnaient en effet l’exemple d’un progrès continu des connaissances. Le modèle du langage mathématique s’impose alors en philosophie : il serait nécessaire pour sortir des problèmes où elle se perd, des disputes sans fin, de parler aussi logiquement et clairement en philosophie qu’en mathématiques. Le langage ordinaire, populaire, est fait de mots équivoques qui créent des incompréhensions, des impasses, des ruptures de raisonnement. Les premiers mots seront établis sur des significations simples et universelles et seront la base d’une nouvelle langue dont toute obscurité serait bannie.

 J'ai le projet d'une langue ou écriture nouvelle qui se pourrait apprendre en une semaine ou deux, qu'on ne saurait quasi oublier et qu'on pourrait même retrouver l'ayant oubliée, qui aurait bientôt cours dans le grand monde, lorsqu'elle serait connue et qu'elle aurait eu l'approbation de quelques grands personnages ; mais qui, outre l'usage du commerce et la communication des peuples divers (ce qui la pourrait rendre plausible au vulgaire), aurait des avantages incomparablement plus grands : car elle donnerait le moyen de raisonner sur les matières capables de raisonnement par une espèce de calcul infaillible pourvu qu'on y apportât la même exactitude qu'à chiffrer, et les erreurs ne seraient que des erreurs de calcul. [...]

 Non seulement on trouverait là-dedans des voies infaillibles pour arriver à la solution des problèmes qui se peuvent résoudre par la seule force du raisonnement, mais lors même qu'il s'agit d'une question de fait, et qu'il reste encore des expériences à faire qui ne sont pas toujours dans le pouvoir des hommes, ce calcul serait suffisant pour nous conduire, en attendant, le mieux qu'il est possible de faire suivant la raison, sur les connaissances déjà données. Car par là nous pourrions estimer les degrés de probabilité, ce qui est chose également importante et négligée dans la morale et dans les affaires : nous pourrions même trouver quelles recherches ou expériences restent encore à faire afin de nous éclaircir entièrement autant que cela se peut par la seule force de la raison.

 Je crois donc que cette méthode revêtue de la forme d'une langue ou caractéristique est la plus importante chose que les hommes puissent jamais entreprendre pour l'avancement des sciences, parce qu'elle rendrait ce grand secret populaire et familier, et néanmoins les grands esprits iraient encore infiniment au-delà du vulgaire, et auraient les moyens de faire paraître véritablement la force de leur génie, car l'éloquence et la sagesse n'étant alors qu'une même chose, ceux qui auraient plus de feu, plus de mémoire, et plus d'attention d'esprit feraient valoir véritablement et incontestablement les avantages de la nature. [...] Je crois qu'elle effacera toutes les autres méthodes, que ce sera un ouvrage qui passera jusqu'à la postérité et qui fera même des grands changements dans la manière de raisonner et dans la conduite des hommes, car nous voyons avec quelle facilité les hommes se servent des paroles qui leur naissent sans y penser.

Gottfried Wilhelm Leibniz, Lettre à Jean Frédéric, 1679, Classiques Garnier, 2014.

Platon
Le bon orateur est un psycho-logue
 ◉ ◉

Le langage demande une maîtrise, c’est un outil dont il faut user habilement. L’identification du but à atteindre et la connaissance de l’âme sont utiles. Les Sophistes se vantaient d’être d’habiles orateurs, capables de persuader quiconque sur tous les sujets. Platon affirme au contraire qu’une parole habile est celle qui tisse le lien efficacement pour atteindre le but voulu ; le critère de réussite n’est donc pas dans le discours lui-même mais dans l’expérience intérieure qu’il suscite ou l’échange qu’il produit.

 SOCRATE : La vertu du discours étant d’entraîner les âmes, celui qui veut devenir orateur doit savoir combien il y a d’espèces d’âmes. Elles sont en certain nombre, et elles ont certaines qualités par lesquelles elles diffèrent les unes des autres. Cette division établie, on distingue certaines espèces de discours qui ont certaines qualités. Or, on persuade aisément à telles ou telles âmes telle ou telle chose par tels discours, pour tels motifs, tandis qu’à telles autres il est difficile de persuader telle ou telle chose. Il faut que l’orateur suffisamment instruit de tous ces détails puisse ensuite les retrouver dans toutes les actions, dans toutes les circonstances de la vie, et les y démêler d’un coup d’œil rapide, ou bien il doit se résoudre à n’en savoir jamais plus que ce qu’il a appris de ses maîtres, lorsqu’il suivait leurs leçons. Quand il sera capable de dire quels discours peuvent opérer la conviction et sur qui, et que, rencontrant un individu, il pourra le pénétrer soudain et se dire à soi-même, voilà bien une âme de telle nature, telle qu’on me la dépeignait ; la voilà présente devant moi, et pour lui persuader telle ou telle chose, je vais lui adresser tel ou tel langage ; quand il aura acquis toutes ces connaissances, et que de plus il saura quand il faut parler et quand se taire, quand employer ou quitter le ton sentencieux, le ton plaintif, l’amplification, et toutes les espèces de discours qu’il aura étudiées, de manière qu’il soit sûr de placer à propos toutes ces choses et de s’en abstenir à temps, il possédera parfaitement l’art de la parole; jusque-là non : et quiconque, soit en parlant, soit en enseignant, soit en écrivant, oublie quelqu’une de ces règles, et prétend parler avec art, on a raison de ne pas le croire. Eh bien, Socrate ; eh bien, Phèdre, nous dira maintenant notre écrivain, est-ce ainsi ou autrement qu’il faut concevoir l’art de la parole ?

 PHÈDRE : Impossible autrement, mon cher Socrate, mais cela ne me paraît pas un petit ouvrage.

Platon, Phèdre, IVe s. av. J.-C., trad V. Cousin.

Augustin
L’apprentissage de la parole
 ◉ ◉

Le texte qui suit est touchant et humain, chacun y reconnaît l’enfant de son entourage qui se plaît à répéter les mots dont on le couvre sans cesse. Appropriation joyeuse et de la première importance pour devenir humain, intelligent et sensible. En devenant un être parlant, c’est la conscience de soi qui grandit chez Augustin, la conscience d’être un homme mais aussi d’être animé par l’esprit divin.

 Sur le chemin de la vie, je passai de la première enfance à la seconde. Ou plutôt n’est-ce pas elle qui vint en moi et succéda à la première ? Celle-ci ne s’en fut pas. Où serait-elle allée ? Et cependant elle n’était plus. Je n’étais plus le marmot sans parole, mais déjà l’enfant qui sait parler. De cet âge j’ai le souvenir, et depuis j’ai compris comment j’avais appris à parler. Rien d’un enseignement où des grandes personnes m’auraient instruit des mots avec ordre et méthode, comme plus tard on fit des lettres de l’alphabet. J’apprenais moi-même, grâce à l’intelligence que vous m’avez donnée, mon Dieu, quand je voulais exprimer les sentiments de mon cœur par des cris, des plaintes et des gestes divers, afin qu’on fît ce que je voulais ; mais je ne pouvais traduire tout ce que je voulais ni me faire entendre de tous ceux que je voulais. Alors, je captais par la mémoire les noms que j’entendais donner aux choses, et qui s’accompagnaient de mouvements vers les objets ; je voyais et je retenais que l’objet avait pour nom le mot qu’on proférait, quand on voulait le désigner. Cette volonté se découvrait à moi par les mouvements du corps, par ce langage naturel à toutes les nations, qui consiste en jeux de physionomie, clins d’yeux, de gestes, ton de la voix, truchement de l’âme, soit qu’elle demande, possède, regrette, ou essaie d’éviter. Ainsi ces mots que je comprenais, que différentes phrases me faisaient entendre fréquemment, à leurs places respectives, je comprenais peu à peu leur signification, et ils me servaient à exprimer mes volontés d’une bouche déjà rompue à les prononcer. C’est ainsi que je commençais à échanger avec les personnes de mon entourage les signes de mes volontés, et que j’entrai plus avant la société orageuse des hommes, soumis à l’autorité de mes parents et aux caprices de mes aînés.

Augustin, Confessions, IVe s. apr. J.-C.

Hofmannsthal
L’indicible saveur du monde
 ◉ ◉

Hofmannsthal était un poète et dramaturge viennois, Il écrivit des pièces de théâtre et des livrets d’opéra, très connus comme Le chevalier à la rose. Né le 1er février 1874 à Vienne et mort le 15 juillet 1929 à Rodaun (Autriche), il tira parti de la pensée de Nietzsche et de Freud. Ce texte évoque le fossé entre les mots et les présences qu’ils désignent. Il est paradoxal d’entendre de la bouche d’un artiste du langage ce constat d’inadéquation et on pourrait craindre qu’il ne vienne à bout de ses tentatives. À la réflexion, c’est le contraire qui s’impose : la phrase est comparable au trait ferme et répété de l’esquisse, parfaite réussite d’une impossible captation.

 Ce qui importe, ce n'est pas de faire des expériences neuves, mais de s'éveiller en soi‑même et d'apprendre à partir de ce qu'on a. Les milliers de concepts abstraits qui débouchent les uns dans les autres, s'interpénètrent, sont comme les alluvions que le grand fleuve dépose sur ses rives. Lorsqu'on nage au milieu en pleine eau vive, cela ne vous concerne nullement et il ne faut pas même s'en soucier, certes il est troublant de voir tant et tant de personnes ronger sans cesse autour de ces concepts comme des chiens sur un vieil os et on n'ose pas tenir toute cette agitation pour nulle. Pourtant il le faut. La plupart des gens ne vivent pas dans la vie, mais dans un simulacre, dans une sorte d'algèbre où rien n'existe et où tout seulement signifie. Je voudrais éprouver fortement l'être de toute chose et, plongé dans l'être, la profonde signification réelle. Car l'univers entier est en fait plein de signification, est sens devenu forme. L'être‑escarpé des montagnes, l'être-immense de la mer, l'être‑obscur de la nuit, la manière qu'ont les chevaux de regarder fixement, la constitution de nos mains, le parfum des œillets, la succession des houles et des creux dans le sol, ou des dunes, ou des falaises sévères, la manière dont un pays entier se livre vu d'une montagne, et ce qu'on ressent en pénétrant par une journée torride dans un frais vestibule aux dalles mouillées, ou lorsqu'on mange une glace : dans toutes les innombrables choses de l'existence, en chacune isolement et de façon singulière, quelque chose s'exprime, que les mots jamais ne peuvent rendre, mais qui parle à notre âme. Ainsi, le monde entier est un discours de l'insaisissable à notre âme, ou bien un discours de notre âme à elle‑même. La tristesse est un concept de la langue réelle, dans celle de la vie il y a mille tristesses : la tristesse quand on ne voit que pierres, mer et ciel ; la tristesse quand on est obligé, peut‑être à cause d'une odeur de fraises fraîches, de songer à certaines journées de l'enfance ; la tristesse dans les yeux las de certains singes, la tristesse, toute autre, quand le soleil décline d'une certaine façon ; et tant d'autres encore, non ? Les mots ne sont pas de ce monde, ils sont un monde en soi, justement une sorte de monde entier, complet, comme le monde des sons. On peut dire tout ce qui existe ; et on peut mettre en musique tout ce qui existe. Mais on ne peut jamais dire une chose tout à fait comme elle est. C'est pourquoi les poèmes suscitent une telle nostalgie stérile, comme les sons. Cela, beaucoup de personnes ne le savent pas et elles sombrent en voulant dire la vie. Or la vie se dit elle‑même. Elle parle au moyen des apparences.

Hugo Von Hofmannsthal, Lettre du 18 juin 1895, Possession Immédiate n°8, Revue littéraire et photographique, 2017.

Nietzsche
Le mot comme image de la chose
◉ ◉ 

La diversité de la langue montre l’échec du langage humain à dire la vérité du monde. Il n’exprime que la relation de la nature humaine à la nature extérieure. La vérité est une traduction, elle contient une part d’interprétation, donc de subjectivité.

 Comparées entre elles, les différentes langues montrent qu'on ne parvient jamais par les mots à la vérité, ni à une expression adéquate : sans cela il n'y aurait pas de si nombreuses langues. La « chose en soi » (ce serait justement la pure vérité sans conséquences), même pour celui qui façonne la langue, est complètement insaisissable et ne vaut pas les efforts qu'elle exigerait. Il désigne seulement les relations des choses aux hommes et s'aide pour leur expression des métaphores les plus hardies. Transposer d'abord une excitation nerveuse en une image ! Première métaphore. L'image à nouveau transformée en un son articulé ! Deuxième métaphore. Et chaque fois saut complet d'une sphère dans une sphère tout autre et nouvelle. [...] Nous croyons savoir quelque chose des choses elles‑mêmes quand nous parlons d'arbres, de couleurs, de neige et de fleurs et nous ne possédons cependant rien que des métaphores des choses, qui ne correspondent pas du tout aux entités originelles. Comme le son en tant que figure de sable, l'X énigmatique de la chose en soi est prise une fois comme excitation nerveuse, ensuite comme image, enfin comme son articulé. Ce n'est en tout cas pas logiquement que procède la naissance du langage et tout le matériel à l'intérieur duquel et avec lequel l'homme de la vérité, le savant, le philosophe, travaille et construit par la suite, s'il ne provient pas de Coucou‑les‑nuages1, ne provient pas non plus en tout cas de l'essence des choses.

Friedrich Nietzsche, Le livre du philosophe, 1873, trad. A.Kremer-Marietti, © Flammarion, 2014.

Note de bas de page

1.
Ce qui signifie ici : « n’est pas totalement arbitraire ».

Weil
L’indépendance de l’intelligence
 ◉ ◉

La conclusion de Simone Weil nous étonne : elle demande l’abolition des partis politiques, exemple pour nous d’un droit démocratique. Elle est motivée par le désir de préserver la liberté de penser de l’individu, trop perméable à l’opinion d’un groupe ou trop vulnérable au rapport de force. Il s’agit de laisser l’espace et le temps nécessaire à l’éclosion d’une pensée individuelle, seule authentique.

 D'une manière générale, tous les problèmes concernant la liberté d'expression s'éclaircissent si l’on pose que cette liberté a besoin de l'intelligence, et que l’intelligence réside uniquement dans l'être humain considéré seul. Il n'y a pas d'exercice collectif de l'intelligence. Par suite, nul groupement ne peut légitimement prétendre à la liberté d'expression, parce que nul groupe n’ en a le moins du monde besoin. Bien au contraire, la protection de la liberté de penser exige qu'il soit interdit par la loi à un groupement d'exprimer une opinion. Car lorsque le groupe se met avoir des opinions, il tend inévitablement à les imposer à ses membres. Tôt ou tard les individus se trouvent empêchés, avec un degré de rigueur plus ou moins grand, sur un nombre de problèmes plus ou moins considérables, d'exprimer des opinions opposées à celles du groupe, à moins d'en sortir. Mais la rupture avec un groupe dont on est membre entraîne toujours des souffrances, tout au moins une souffrance sentimentale. [...] L'intelligence est vaincue dès que l'expression des pensées est précédé, explicitement ou implicitement, du petit mot « nous ». Et quand la lumière de l'intelligence s’obscurcit, au bout d'un temps assez court l'amour du bien s’égare. La solution pratique immédiate, c'est l'abolition des partis politiques.

Simone Weil, L’enracinement, 1943.

Husserl
La signification vraie mais inachevée des mots
◉ ◉ ◉

Relativité et limitation sont des reproches que le sens commun et une certaine philosophie adressent à l’expérience sensible. Il faut ajouter à cela l’argumentation propre à Husserl, dans le cadre de la philosophie phénoménologique. L’expérience sensible est consciente d’elle-même, or la conscience est intentionnalité. La conscience est intentionnelle signifie que toute conscience est conscience de quelque chose, elle n’est jamais vide. Elle n’existe que sur le mode de la visée qui atteint un objet ou une essence. L’expérience sensible répond à une visée intentionnelle, le désir de sens de la conscience va y trouver un être susceptible de le combler provisoirement. La visée, en effet, peut-être faite dans différentes directions.

 L’expérience singulière, l’expérience de l’existence individuelle, ne produit aucun énoncé qui soit objectivement justifiable. Mais comment dés lors des jugements de fait singuliers peuvent-ils, d’une façon générale, valoir ? Comment le monde éprouvé dans l’expérience peut-il, absolument parlant, être en vérité ? L’être se dénonce comme pôle idéal pour des « infinités » d’évidences présomptives avec des esquisses-de-sens évidemment données (des « côtes », des apparitions), dans lesquelles le même s’esquisse de façon évidente, mais n’a qu’un être présomptif dans chaque portion finie de ce déroulement d’esquisses – encore que cette présomption soit elle-même légitime. La vérité réale est le corrélat de l’être réal, et de même que l’être réal est une idée qui gît à l’infini, l’idée d’un pôle pour les infinités systématiques des apparences, des « expériences » qui ont lieu dans une présomption constamment justifiée, de même la vérité réale est une idée qui gît à l’infini, c’est l’identique de l’harmonie des jugements d’expérience en chacun desquels la vérité « vient à l’apparence », c’est-à-dire devient une donnée subjective justifiée. L’idée gisant à l’infini est a priori déterminable d’après la pure forme de la généralité, qui contient en soi toutes les possibilités, et c’est conformément à celle‑ci qu’il faut construire à partir d’une expérience d’ensemble finie fermée (c’est‑à‑dire à partir d’une apparence relativement fermée, à partir d’un déterminé chosique donné par les sens, à partir des prédicats de l’expérience sensible) une anticipation de l’idée qui lui convienta, qui est exigée par cette expérience, qui gît en elle.

Edmund Husserl, La crise des sciences européennes, 1935, trad. G. Granel, © Éditions Gallimard, 1989.

Aide à la lecture

a.
Par exemple, je constate que les coquelicots sont de retour dans les champs. Si je suis paysan, cette expérience a un sens particulier pour moi : le temps des moissons est bientôt de retour, ils sont le symbole du travail fécond, de la fin d’un cycle et de la récolte des fruits promis. Si je suis peintre, le coquelicot prend forcément pour moi le sens d’un sujet pictural, cher à Monet ; donc le sens d’un défi à mon art, d’une question posée à mon travail aussi. Si je suis écolier, le retour des coquelicots est le signe des vacances prochaines, le souvenir de la campagne et de l’été où les journées interminables et oisives me rendaient ivre de bonheur. Aucun des énoncés produit par chacun ne peut prétendre à la vérité ; ils sont tous particuliers, ils expriment une relation singulière et non une essence véritable.

Merleau-Ponty
L’art nous enseigne l’essence de la parole
◉ ◉ 

Merleau-Ponty nous fait ici réfléchir à l’origine du sens. La comparaison avec la création artistique lui permet d’établir sa thèse. On peut parler pour répéter ce qui a été conçu par d’autres ou par soi‑même ; sans vivre ce sens à nouveau, cela nous fait oublier que le véritable pouvoir de la parole est de faire naître du sens nouveau ou nouvellement. La source du sens n’est pas le monde lui‑même qui le déposerait en nous, dont nous ne serions que le miroir réfléchissant (comme dans la tradition platonicienne ou classique : par l’intermédiaire de Dieu). Nous oublions ainsi que l’homme est créateur de sens, que c’est là un des fruits de son existence, le plus spécifique dans le monde de la nature.

 L’expression ne peut alors pas être la traduction d’une pensée déjà claire, puisque les pensées déjà claires sont celles qui ont déjà été dites en nous-mêmes ou par les autres. La « conception » ne peut pas précéder l’« exécution »a. Avant l’expression, il n’y a rien qu’une fièvre vague et seule l’œuvre faite et comprise prouvera qu’on devait trouver là quelque chose plutôt que rien. Parce qu’il est revenu pour en prendre conscience au fonds d’expérience muette et solitaire sur lequel sont bâtis la culture et l’échange des idées. L’artiste lance son œuvre comme un homme a lancé la première parole, sans savoir si elle sera autre chose qu’un cri, si elle pourra se détacher du flux de vie individuelle où elle naît et présenter, soit à cette même vie dans son avenir, soit aux monades qui coexistent avec elle, soit à la communauté ouverte des monades futures, l’existence indépendante d’un sens identifiable. Le sens de ce que va dire l’artiste n’est nulle part, ni dans les choses, qui ne sont pas encore sens, ni en lui‑même, dans sa vie informulée. Il appelle de la raison déjà constituée, et dans laquelle s’enferment les « hommes cultivés », à une raison qui embrasserait ses propres origines [...]

 Une théorie physique nouvelle peut se prouver parce que l’ idée ou le sens est relié par le calcul à des mesures qui sont d’un domaine déjà commun à tous les hommes. Un peintre comme Cézanne, un artiste, un philosophe, doivent non seulement créer et exprimer une idée, mais encore réveiller les expériences qui l’enracineront dans les autres consciences. Si l’œuvre est réussie, elle a le pouvoir de s’enseigner elle‑même. En suivant les indications du tableau ou du livre, en établissant des recoupements, en heurtant de côté et d’autre, guidés par la clarté confuse d’un style, le lecteur ou le spectateur finissent par retrouver ce qu’on a voulu leur communiquer. Le peintre n’a pu que construire une image. Il faut attendre que cette image s’anime pour les autres. Alors l’œuvre d’art aura joint ces vies séparées, elle n’existera plus seulement en l’une d’elles comme un rêve tenace ou un délire persistant, ou dans l’espace comme une toile coloriée, elle habitera indivise dans plusieurs esprits, présomptivement dans tout esprit possible, comme une acquisition pour toujours.

Maurice Merleau-Ponty, Sens et non-sens, 1948, © Éditions Gallimard, 1966.

Aide à la lecture

a.
On décrit ainsi le travail du technicien, il élabore un plan puis le met à exécution. Sa production n’est pas surprenante, elle est au mieux fidèle à la réalisation imaginaire qui la guide. Merleau‑Ponty oppose ici la production technique à la création artistique et à la parole authentique.

Clastres
Le pouvoir de la parole
◉ ◉ 

Clastres met en évidence que les sociétés archaïques ne sont pas politiquement « retardées ». Elles ont mis en place une forme de pouvoir spécifique : un pouvoir « négatif ». La société archaïque fait preuve d’une maturité politique réelle. Le pouvoir est délibérément exclu de la culture (impossibilité de l’échange équitable) ; il est mis à l’écart, on le dépossède de toute puissance. Inversement, c’est par la parole que le chef déploie un esprit communautaire et pacifique, et cela se vérifie chaque jour dans l’espace public.

 En un texte de 1948, R. Lowie, analysant les traits distinctifs du type de chef [...] isole trois propriétés essentielles du leader1 indien, que leur récurrence au long des deux Amériques permet de saisir comme condition nécessaire du pouvoir dans ces régions :

1° Le chef est un « faiseur de paix »; il est l'instance modératrice du groupe, ainsi que l'atteste la division fréquente du pouvoir en civil et militaire.
2° Il doit être généreux de ses biens, et ne peut se permettre sans se déjuger, de repousser les incessantes demandes de ses « administrés ».
3° Seul un bon orateur peut accéder à la chefferie. [...]

 Outre ce goût si vif pour les possessions du chef, les Indiens apprécient fortement ses paroles : le talent oratoire est une condition et aussi un moyen du pouvoir politique.[...]

 Humbles en leur portée, les fonctions du chef n'en sont cependant pas moins contrôlées par l'opinion publique. Planificateur des activités économiques et cérémonielles du groupe, le leader ne possède aucun pouvoir décisoire : il n'est jamais assuré que ses « ordres » seront exécutés : cette fragilité permanente d'un pouvoir sans cesse contesté donne sa tonalité à l'exercice de la fonction : le pouvoir du chef dépend du bon vouloir du groupe. [...] [Le] pouvoir est exactement ce que ces sociétés ont voulu qu'il soit. Et comme ce pouvoir n'y est, pour le dire schématiquement, rien, le groupe révèle, ce faisant, son refus radical de l'autorité, une négation absolue du pouvoir.

 Tout se passe, en effet, comme si ces sociétés constituaient leur sphère politique en fonction d'une intuition qui leur tiendrait lieu de règle : à savoir que le pouvoir est en son essence coercition2.[...] Elles ont très tôt pressenti que la transcendance du pouvoir recèle pour le groupe un risque mortel, que le principe d'une autorité extérieure et créatrice de sa propre légalité est une contestation de la culture elle même.[...] Car, découvrant la grande parenté du pouvoir et de la nature, comme double limitation de l'univers de la culture, les sociétés indiennes ont su inventer un moyen de neutraliser la virulence de l'autorité politique. Elles ont choisi d'en être elles‑même les fondatrices, mais de manière à ne laisser apparaître le pouvoir que comme négativité aussitôt maîtrisée : elles l'instituent selon son essence (la négation de la culture) mais justement pour lui dénier toute puissance effective. La même opération qui instaure la sphère politique lui interdit son déploiement : c'est ainsi que la culture utilise contre le pouvoir la ruse même de la nature ; c'est pour cela que l'on nomme chef l'homme en qui vient se briser l'échange des femmes, des mots et des biens.

 En tant que débiteur de richesse et de messages, le chef ne traduit pas autre chose que sa dépendance par rapport au groupe, et l'obligation où il se trouve de manifester à chaque instant l'innocence de sa fonction. [...] Cela apparaît très nettement dans la relation du pouvoir et de la parole : car, si le langage est l'opposé même de la violence, la parole doit s'interpréter, plus que comme privilège du chef, comme le moyen que se donne le groupe de maintenir le pouvoir à l'extérieur de la violence coercitive, comme la garantie chaque jour répétée que cette menace est écartée. La parole du leader recèle en elle l'ambiguïté d'être détournée de la fonction de communication immanente au langage. Il est si peu nécessaire au discours du chef d'être écouté que les Indiens ne lui prêtent souvent aucune attention.

Pierre Clastres, La société contre l’État, Éditions de minuit, 1974.

Notes de bas de page

1.
Littéralement en anglais : « celui qui conduit ». Synonyme du chef. Il a des fonctions dans la société mais il ne peut pas donner d’ordre en son nom.
2. Contrainte exercée sur autrui, physiquement ou psychologiquement.

Rancière
L’émancipation intellectuelle par le livre
◉ ◉ 

L’auteur est surpris par la qualité des travaux rendus par ses élèves. Ils ne parlent pas le français et lui, ne parle pas le néerlandais. Cette situation pédagogique étonnante le conduit à proposer l’étude d’une œuvre traduite : Les Aventures de Télémaque de Fénelon. Il leur propose comme travail scolaire de résumer ce qu’ils ont pensé de l’œuvre. Leurs travaux sont plutôt de bonne qualité, contrairement à ses prévisions. Il s’interroge sur la nature de cette compétence, l’écriture placerait-elle celui qui ne possède pas la langue (le pauvre) en situation de reconstruire la cohérence d’une langue par « une attention absolue » ?

 Mais voici maintenant une autre histoire. Le fou – le fondateur, comme l’appellent ses sectaires – entre en scène avec son Télémaque, un livre, une chose. Prends et lis, dit‑il au pauvre. – Je ne sais pas lire, répond le pauvre. Comment comprendrais-je ce qui est écrit sur le livre ? – Comme tu as compris toute chose jusqu’ici : en comparant deux faits. Voici un fait que je vais te dire, la première phrase du livre : Calypso ne pouvait se consoler du départ d’Ulysse. Répète : Calypso, Calypso ne… Voici maintenant un second fait : les mots sont écrits là. Ne reconnaîtras‑tu rien ? Le premier mot que je t’ai dit est Calypso, ne sera‑ce pas aussi le premier mot sur la feuille ? Regarde‑le bien, jusqu’à ce que tu sois sûr de le reconnaître toujours au milieu d’une foule d’autres mots. Pour cela il faut que tu dises tout ce que tu y vois. Il y a là des signes qu’une main a tracés sur le papier, dont une main a assemblé les plombs à l’imprimerie. Raconte‑moi ce mot. Fais‑moi « le récit des aventures, c’est‑à‑dire des allées et des venues, des détours, en un mot des trajets de la plume qui a écrit ce mot sur le papier ou du burin qui l’a gravé sur le cuivre ». Saurais-tu y reconnaître la lettre o qu’un de mes élèves – serrurier de son état – appelle la ronde, la lettre L qu’il appelle l’équerre ? Raconte‑moi la forme de chaque lettre comme tu décrirais les formes d’un objet ou d’un lieu inconnu. Ne dis pas que tu ne le peux pas. Tu sais voir, tu sais parler, tu sais montrer, tu peux te souvenir. Que faut‑il de plus ? une attention absolue pour voir et revoir, dire et redire. Ne cherche pas à me tromper et à te tromper. Est‑ce bien cela que tu as vu ? Qu’en penses‑tu ? Est‑ce que tu n’es pas un être pensant ? Ou bien crois‑tu être tout corps ? « Le fondateur Sganarelle a changé tout cela, [...] tu as une âme comme moi. »

Il sera temps après de parler de ce dont parle le livre : que penses‑tu de Calypso, de la douleur, d’une déesse, d’un printemps éternel ? Montre‑moi ce qui te fait dire ce que tu dis.

Le livre, c’est la fuite bloquée. On ne sait pas quelle route tracera l’élève. Mais on sait d’où il ne sortira pas – de l’exercice de sa liberté. On sait aussi que le maître n’aura pas le droit de se tenir ailleurs, seulement à la porte. L’élève doit tout voir par lui-même, comparer sans cesse et toujours répondre à la triple question : que vois‑tu ? qu’en penses‑tu ? qu’en fais-tu ? Et ainsi à l’infini.

Jacques Rancière, Le maître ignorant, © Librairie Arthème Fayard, 1987.

Dessalles
Une pulsion langagière
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Nous pensons que nos actes de langage proviennent d’une libre décision, mais l’auteur indique que certaines situations nous poussent à prendre la parole sans que notre volonté intervienne. La prise de parole peut donc être pulsionnelle et le langage, en tant que tel, peut aussi être conçu comme la conséquence d’un besoin social.

 Le langage possède une propriété fondamentale, qui contribue à le distinguer des constructions culturelles, et qui pourtant semble ne pas avoir été relevée en tant que telle par les philosophes, les anthropologues ou les linguistes. Il s'agit du caractère obligatoire de l'activité langagière. Les individus en bonne santé, à de très rares exceptions près, ne peuvent s'empêcher d'avoir une activité conversationnelle. Leurs relations sociales passent obligatoirement par le langage. Cela peut sembler un truisme, ce n'en est pas un. Nous disposons de suffisamment de signaux non linguistiques qui nous permettraient d'assurer un niveau de socialisation parfaitement viable. Si le langage était une invention culturelle au même titre que le jazz, l'écriture ou la poterie, il devrait être possible de choisir de rester muet, de même qu'on peut choisir de ne pas jouer de jazz, de ne jamais écrire et de ne jamais tenter de façonner un vase de ses mains. Un tel choix, dans le cas du langage, ne nous échoit pas. L'apprentissage du langage est bien quelque chose qui « nous arrive » dans nos premières années, et les êtres humains en bonne santé et socialisés recherchent tous la conversation de certains de leurs semblables.

 L'activité langagière répond à une véritable pulsion. Nous en ressentons le besoin en certaines circonstances, par exemple lorsqu'un silence a duré trop longtemps. Mais le besoin d'adresser la parole peut aussi être déclenché par des stimulus très précis. L'anecdote de l'homme nu (dans la rue) illustre bien le phénomène. L'événement, très inattendu, provoque chez le témoin une réaction automatique qui consiste à attirer l'attention des autres. Dans ce cas, la prise de parole est un réflexe. Un autre exemple nous est fourni par la réaction de correction. Lorsque quelqu'un énonce un fait erroné, et que l'on est en mesure de rétablir la vérité, il est parfois très difficile de s'en abstenir. Si, au cours d'une conversation, quelqu'un présente la Tunisie comme aussi peuplée que l'Algérie et si vous savez que cela est erroné, vous ressentez le besoin de rétablir la vérité et ceci d'autant plus que plusieurs personnes écoutent. Là encore, l'envie de communiquer apparaît comme un besoin réflexe. Ces deux exemples se retrouvent dans les situations où l'on se met à commenter spontanément, pour la personne qui est à proximité, le contenu de ce qu'on est en train de lire. Certains passages vous incitent à interrompre votre lecture et à déranger la personne qui est à côté de vous pour lui offrir un commentaire. Les révélations inattendues découvertes dans un texte, de même que les absurdités qui vous exaspèrent, sont autant d'occasions qui provoquent ce réflexe de communication.

 La prise de parole a ainsi des aspects obligatoires. L'existence de situations bien déterminées qui déclenchent le réflexe de communication s'accorde parfaitement avec la thèse qui fait du langage un comportement naturel auquel notre constitution biologique nous a préparés.

Jean-Louis Dessalles, Aux origines du langage – une histoire naturelle de la parole, © Hermes Sciences Publications, 2000.
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