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Introduction à L’Esthétique - Georg Wilhelm Friedrich Hegel
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Commentaire d'œuvre suivie


Introduction à L’Esthétique de Georg Wilhelm Friedrich Hegel





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Problématique générale

Qu’est-ce que l’esthétique ? La finalité de l’art est‑elle pensable par la philosophie ? Et quelle est cette finalité ?


Thèse et hypothèse générale

L’esthétique est une philosophie de l’art, c’est donc le moment pendant lequel l’esprit (la philosophie) se saisit de sa manifestation sensible (l’art). Toute la démarche de Hegel dans ce regroupement de textes issu de ses cours est d’analyser l’art comme un déploiement spirituel dans la matière. Le beau est ainsi « résultant de la fusion du rationnel et du sensible ». Il est donc compréhensible par la philosophie : « si l’on veut assigner à l’art un but final, ce ne peut être que celui de révéler la vérité », or « l’esprit ne retrouve que lui-même dans les produits de l’art ».

Présentation de l’œuvre

Il faut commencer par indiquer que, pour l’auteur, l’Esprit connaît trois stades, selon la célèbre triade hégélienne, d’abord l’Esprit « en soi », puis l’Esprit « pour soi », et enfin l’Esprit « en et pour soi ». L’« en soi » désigne une réalité sans s’accompagner de conscience, le « pour soi » désigne cette réalité qui prend conscience d’elle-même, y compris par toutes ses manifestations extérieures, et « l’en et pour soi » est cette réalité qui retourne en elle pour se connaître pleinement manifestée, cette étape de pleine connaissance est la science.

Ainsi, en ce qui concerne l’Esprit absolu, il trouve son « en soi » dans l’art, son « pour soi » dans la religion, et son « en et pour soi » dans la philosophie. L’art n’est donc qu’une étape du mouvement dialectique. Or, le moment est venu, selon l’auteur, de dépasser l’art en créant une réflexion sur l’art, car il n’est plus l’incarnation de l’absolu, il devient un objet d’étude sur le chemin vers l’absolu.

À l’époque du romantisme allemand, l’art est conçu comme étant l’expression des sentiments, mais Hegel tente d’aller plus loin et de donner à l’esthétique les fondements d’une science. Toute science se définit par son objet et ses méthodes.
  • Ainsi, Hegel délimite d’abord l’esthétique comme l’étude du beau artistique et en exclut le beau naturel et l’imitation du naturel.
  • Il en questionne ensuite les méthodes : comment analyser l’activité artistique de façon légitime et efficace ?
  • Il fait alors de l’esthétique la discipline qui rend à l’art sa réelle destination : révéler la vérité, comme le fait la philosophie, mais avec ses moyens propres qui passent par la singularité de l’œuvre : elle est cette fusion paradoxale entre le rationnel et le sensible : « l’art représente ce qui est le plus élevé de façon sensible ».

Analyse de l’œuvre


A
Quel est l’objet de l’esthétique ?

Hegel exclut de l’esthétique le beau naturel, puis lui réserve l’étude du seul beau artistique qui seul est né de l’esprit. En effet, le beau dans l’art n’est pas un donné, mais une création libre de l’esprit et « c’est pourquoi le beau artistique est supérieur au beau naturel » parce que « le spirituel est supérieur au naturel » en tant qu’il est le lieu de la liberté.

L’esprit est, selon Hegel, à la recherche de l’absolu. Dans l’art, l’esprit se prend pour objet et peut se penser sous une forme sensible. L’art donne donc l’occasion à l’esprit de penser ce qu’est la spiritualité. Dans son contenu même, « l’homme s’est toujours servi de l’art comme d’un moyen de prendre conscience des idées et des intérêts les plus élevés de son esprit ».

Mais l’art est-il un objet assez digne pour une étude scientifique ? N’est-il pas qu’un simple délassement de l’esprit ? Nous ne pouvons pas sauver l’intérêt de l’art en en faisant un moyen au service d’une cause, serait-ce un moyen pour être plus moral. Il convient au contraire de considérer ce qu’est sa finalité propre, ce sera l’objet de l’esthétique.

B
Que pouvons-nous opposer à ce projet esthétique ?

    1. L’art serait indigne d’occuper la science
    2. Hegel répond qu’il n’est pas un objet digne si nous ne le considérons que comme un moyen, mais il existe un art libre qui recherche ses propres fins et qui mérite une étude scientifique. Or cette fin propre est : « une manière propre de révéler Dieu à la conscience ».
    3. L’art ne serait qu’une production d’illusions.
    4. L’auteur répond que l’art est la réalisation sensible de l’Esprit : « L’art dégage la vérité des formes illusoires et mensongères de ce monde imparfait et grossier, pour la revêtir d’une forme plus élevée et plus pure, créée par l’esprit lui-même ». Fruits de l’esprit, les œuvres d’art peuvent être analysées par l’esprit réfléchi, la conscience.
  1. la réflexion sur l’art serait philosophique, mais ne pourrait être scientifique.
  2. C’est un préjugé de refuser le caractère scientifique à une démarche philosophique, car toutes les deux considèrent leurs objets à travers leurs caractères nécessaires et essentiels.
  3. L’art serait création libre de l’imagination, donc impropre à une approche scientifique.
  4. Nous ne pouvons nier qu’il existe une part de sensibilité dans l’art, mais « l’art et ses œuvres, comme création de l’esprit, sont eux-mêmes d’une nature spirituelle », nous pouvons donc étudier l’art sous un angle scientifique qui aura pour tâche précisément de mettre en lumière la part rationnelle de l’art : « l’art trouve sa véritable confirmation dans la science ».
  5. L’art serait l’expression d’un « caprice », d’une fantaisie qui prend des formes multiples.
  6. L’art s’exprime en une variété de formes, mais toute forme est l’expression d’un fond. Nous pouvons orienter une étude de l’art de manière scientifique en prenant le fond pour objet d’étude, car ce fond : « est rigoureusement déterminé par ces idées qui intéressent notre intelligence et par les lois de leur développement ».

C
La méthode philosophique suivie dans le cadre de l’esthétique sera-t-elle empirique ou rationnelle ?

La méthode empirique consisterait à extraire, des grandes œuvres de l’histoire de l’art, les principes du goût. La méthode rationnelle consisterait à établir ce qu’est l’idée du beau a priori, pour l’appliquer à des jugements de goût. Hegel répond à cette alternative : « La vraie méthode consiste dans la réunion de ces deux procédés, dans leur conciliation et leur emploi simultané. À la connaissance positive des œuvres de l’art, à la finesse et à la délicatesse du goût nécessaires pour les apprécier, doivent se joindre la réflexion philosophique et la capacité de saisir le beau en lui-même, d’en comprendre les caractères et les règles immuables. »

D
Qu’est-ce que l’art en tant que production humaine ? Que n’est-il pas ?

  1. Il serait le résultat d’un apprentissage technique. Il faut, certes, une habileté technique pour manipuler la matière, et cette part extérieure de l’art est apprise, en effet. Mais la partie intérieure et vivante de l’art vient du génie de l’artiste.
  2. Il serait inférieur aux œuvres animées de la nature. La part matérielle de l’œuvre — toile, pigments, pierre, mots, etc. — est inanimée, mais la part importante de l’art est « exécuté sous l’inspiration et à la voix de l’esprit ». Cette part spirituelle fait ressortir de manière plus vive les caractères qui se présentent naturellement ; elle n’est, par ailleurs, en aucun cas sujette au dépérissement des œuvres naturelles.
  3. Il serait inférieur aux œuvres de la nature, qui sont œuvres de Dieu. L’homme est aussi une part de la création divine, mieux : l’esprit en l’homme prend conscience de lui : « Dieu est esprit, l’homme est par conséquent son véritable intermédiaire et son organe. »

E
Pourquoi l’homme ressent-il le besoin d’art ? Est-ce essentiel ou accidentel ?

Le principe à l’origine de l’art est l’homme conscient de lui-même : « pour soi ». En effet si l’homme est esprit c’est qu’il peut se prendre pour objet. Il fait ce retour sur lui-même de manière théorique par la science, et de manière pratique par ses actions, dont l’art est une forme élevée. Faire de l’art le lieu d’une prise de conscience de l’esprit suppose d’abolir certains présupposés :
  1. L’art ne vise pas une excitation sensible, ou un plaisir. Rapporter l’art à ce qu’il produit dans la sensibilité revient à traiter de ses effets et non de ce qu’il est. Par ailleurs, ces sentiments sont subjectifs et ils ne livrent donc pas l’objectivité de l’art.
  2. Notre esprit entretient deux types de rapports avec les objets sensibles, soit elle se contente de percevoir ce qu’ils ont d’individuel, soit elle extrait de cette perception la loi, le général, dans la collection des perceptions sensibles. L’art diffère de ces deux modes : « il tient le milieu entre la perception sensible et l’abstraction rationnelle. »
  3. Ce « milieu » se retrouve dans la personne de l’artiste, son aspect créatif et imaginatif est son côté sensible et reste un don de la nature ; mais par son art, l’esprit de l’artiste prend conscience de lui-même, c’est l’aspect rationnel de l’artiste. Cependant, « l’esprit a conscience de lui-même, mais il ne peut saisir d’une manière abstraite l’idée qu’il conçoit ; il ne peut se la représenter que sous des formes sensibles. » L’artiste n’est donc ni un être de pure expression imaginative et sensible ni un être de pure rationalité, il est un entre-deux.

F
Que révèle, sur l’art, l’activité artistique elle-même ? Quel est son but ?

Il faut ici commencer par mettre en doute de nombreuses thèses, et pour cela Hegel pose que :
  1. L’art n’a pas pour but d’imiter la belle nature. S’il existe un plaisir de l’art, il tient à l’acte créatif et non à l’acte reproductif comme se le propose l’imitation. L’art est plutôt une utilisation des formes de la nature pour les recomposer selon sa liberté, la forme naturelle devient alors symbole.
  2. L’art n’est pas qu’une expression d’un principe interne naturel. S’il existe une capacité à exprimer dans l’art, elle n’est rien comparativement à l’idée. Dire de l’art, comme dans le mouvement de l’art pour l’art, que l’œuvre n’est qu’une expression, c’est être indifférent au fond exprimé. Or le fond est ce qui fait de l’art l’incarnation de l’esprit. Car si le fond ne compte pas, l’art serait au service de principes antagonistes sans en avoir le souci.
  3. L’art n’est pas au service d’un développement moral. L’art, présentant l’homme à l’homme, adoucit les mœurs. Mais l’effet moralisateur de l’art n’est pas son but pour autant. II existe une distinction essentielle entre la morale et l’art. Dans la morale, nos antagonismes doivent constamment trouver une harmonie par l’exercice de notre liberté dirigée vers la vertu, alors que l’art vise le sens du beau : « l’art, au contraire, nous offre dans une image visible l’harmonie réalisée des deux termes de l’existence, de la loi des êtres et de leur manifestation, de l’essence et de la forme, du bien et du bonheur. »

G
Qu’est-ce que « l’idée d’art » dans son développement historique ?

  1. Hegel repart de l’analyse de Kant. Kant représente le beau comme étant l’objet d’un plaisir nécessaire, indépendamment de tout concept. Toutefois, si Kant perçoit l’opposition du sensible et du rationnel dans l’art, il en reste à un sujet formant un jugement de goût. Ce jugement n’exprime « toujours qu’un acte subjectif de la réflexion, et ne fait pas connaître la nature de l’objet en lui-même ». Il faut donc aller plus loin et voir dans l’œuvre d’art la manifestation de l’idée.
  2. L’art réalise ainsi « cette unité du général et du particulier, de la liberté et de la nécessité, du spirituel et du naturel » à laquelle le poète Schiller avait inlassablement travaillé.
  3. Le philosophe Johann Gottlieb Fichte montre quant à lui que le moi est le principe absolu de tout savoir, mais c’est un moi abstrait, absolument simple, qui exclut toute particularité, toute détermination, tout élément interne capable de se développer. « Ce moi abstrait conduit alors à considérer que toute production n’émane de, et ne vise que, le moi. Sur le plan du beau, de développement du moi « c’est ce qu’on appelle vivre en artiste ». Or vivre en artiste c’est considérer toutes les manifestations extérieures, toutes les productions, comme « un pur semblant ». Il s’agit donc de considérer avec ironie toutes choses extérieures, dont l’art : « cette virtuosité d’une vie d’artiste se conçoit comme une sorte de génialité divine pour qui tout ce qui existe est une création vaine à laquelle le créateur ne s’associe pas, et qu’il peut anéantir comme il l’a créée. » Cette ironie romantique est historiquement le dernier développement de l’art, cependant elle n’est pas la véritable idée de l’art que le philosophe romantique Karl Solger était proche d’atteindre avant sa mort.

Conclusion

Pour Hegel, il y a une histoire de l’art qui, comme l’histoire en général, marque les progrès de la conscience, de l’émergence de l’esprit à partir de la nature et hors d’elle. C’est ainsi qu’il faut comprendre la thèse, paradoxale, que Dieu est à la fin de l’histoire. Hegel est le grand représentant de l’idéalisme allemand. Selon lui, la réalité est d’abord dans l’idée : « tout ce qui est réel est rationnel et tout ce qui est rationnel est réel. »

L’art concourt, par étapes, à cette révélation de la vérité dans l’œuvre sensible. L’art a connu sa « floraison », sa jeune vitalité, sa plénitude spontanée — et non réfléchie — dans les cultures primitives. La représentation est alors symbolique, elle déborde l’idée qu’elle exprime. Nous le voyons par exemple dans les statues de la fertilité. À l’âge classique la représentation exprime le réel sous une forme maîtrisée, mesurée. C’est l’idéal grec du mêdèn ágan, « rien de trop ». Moralement et esthétiquement, nous fuyons l’ubris, la démesure. À l’âge romantique, commencé avec le christianisme, mais qui s’épanouit à l’époque de Hegel, la forme sensible est à son tour débordée par l’idée. L’élément spirituel l’a emporté. C’est pourquoi Hegel parle de « mort de l’art » au sens où l’art ne pourra aller plus loin dans le dévoilement de la vérité. Tout peut s’y exprimer, dans les formes les plus diverses. L’art ne disparaîtra pas, mais il ne peut aller plus loin dans l’expression. Il peut seulement, sur ce plan, être dépassé par la religion et la philosophie.

C’est le moment où nos attentes évoluent et où nous ressentons la nécessité de réfléchir sur l’art, sur ce qu’il exprime et sa façon de l’exprimer, sur son contenu et sa forme. C’est le moment de la pleine prise de conscience. L’art ne se suffit plus à lui-même, il doit se doubler d’une réflexion sur lui-même. La possibilité et la nécessité d’une esthétique sont posées.

Importance de cette œuvre

C’est à Kant, Hegel et Schelling que nous devons, au XIXe siècle, la constitution et le développement de l’esthétique comme domaine à part entière de la philosophie. Parce que l’influence de Hegel et de son ouvrage est déterminante, l’esthétique sera longtemps considérée comme allemande. Elle s’imposera plus tardivement en France où la première chaire d’esthétique en Sorbonne ne sera créée qu’en 1921. Nous verrons apparaître, en parallèle de l’esthétique, la critique d’art qui doit aussi beaucoup à Hegel et à sa mise en place d’une réflexion globale sur l’art. Nous pouvons aussi noter en France le rôle de Baudelaire et de ses Curiosités Esthétiques, ainsi que la lecture commentée de l’Esthétique Hégélienne par Flaubert.

Au XXe siècle, Heidegger prolonge la pensée de Hegel en écrivant : « ce n’est que par l’œuvre d’art, en tant que l’être qui est, que tout ce qui apparaît par ailleurs et se trouve déjà là, est confirmé et accessible, élucidable et compréhensible. »
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