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Le langage est-il un instrument politique ambivalent ?
P.266-269

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Réflexion 3


Le langage est‑il un instrument politique ambivalent ?





XIXe siècle

John Stuart Mill

Mill

Retrouvez ici sa biographie.

Texte 10
La valeur politique du droit d’expression
 ◉ ◉

John Stuart Mill est un philosophe britannique qui s’inscrit dans la doctrine utilitariste. Il affirme ici la nécessité de laisser s’exprimer les opinions, surtout si elles sont contraires à l’opinion publique dominante.

 Nous avons maintenant affirmé la nécessité – pour le bien‑être intellectuel de l’humanité (dont dépend son bien‑être général) – de la liberté de pensée et d’expression à l’aide de quatre raisons distinctes que nous allons récapituler ici.

 Premièrement, une opinion qu’on réduirait au silence peut très bien être vraie : le nier, c’est affirmer sa propre infaillibilité.

 Deuxièmement, même si l’opinion réduite au silence est fausse, elle peut contenir – ce qui arrive très souvent – une part de vérité ; et puisque l’opinion générale ou dominante sur n’importe quel sujet n’est que rarement ou jamais toute la vérité, ce n’est que par la confrontation des opinions adverses qu’on a une chance de découvrir le reste de la vérité.

 Troisièmement, si l’opinion reçue est non seulement vraie, mais toute la vérité, on la professera comme une sorte de préjugé, sans comprendre ou sentir ses principes rationnels, si elle ne peut être discutée vigoureusement et loyalement.

Et cela n’est pas tout car, quatrièmement, le sens de la doctrine elle‑même sera en danger d’être perdu, affaibli ou privé de son effet vital sur le caractère et la conduite : le dogme deviendra une simple profession formelle, inefficace au bien, mais encombrant le terrain et empêchant la naissance de toute conviction authentique et sincère fondée sur la raison ou l’expérience personnellea. […]

 On vient de voir les raisons pour lesquelles il est impératif de laisser les hommes libres de former leurs opinions et de les exprimer sans réserve ; on a vu également que si cette liberté n’est pas accordée, ou du moins revendiquée, en dépit de l’interdiction, les conséquences en sont funestes pour l’intelligence et la nature morale de l’homme. Examinons à présent si ce ne sont pas les mêmes raisons qui exigent que les hommes soient libres d’agir selon leurs opinions – c’est‑à‑dire libres de les appliquer à leur vie sans que leurs semblables les en empêchent physiquement ou moralement, tant que leur liberté ne s’exerce qu’à leurs seuls risques et périls. Cette dernière condition est naturellement indispensable. Personne ne soutient que les actions doivent être aussi libres que les opinions. Au contraire, même les opinons perdent leur immunité lorsqu’on les exprime dans des circonstances telles que leur expression devient une instigation manifeste à quelque méfaitb.

John Stuart Mill, De la liberté, 1859, trad. L. Lenglet, © Éditions Gallimard, 1990.

Aide à la lecture

a.
Affirmer un dogme, c’est‑à‑dire ne pas laisser la contradiction parler, c’est faire peu de cas de la recherche de la vérité. Cela conduit à dire que le dogme affirmé n’est pas au service de la vérité mais, au contraire, empêche cette dernière de voir le jour.
b. La liberté d’expression est une liberté essentielle, mais qui doit être bornée. Inciter à commettre un acte condamnable ne relève plus de la libre expression.

► Repères

Question

Pourquoi la liberté d’expression est‑elle nécessaire à la société ?
Voir les réponses

Texte complémentaire

Quand le pouvoir se saisit du langage : un risque de domination

 Il y a 70 ans paraissait le roman 1984, de George Orwell, l’un des récits les plus bouleversants du XXe siècle. Dans ce livre, un régime totalitaire modifie le langage pour s’assurer du contrôle des masses. George Orwell y montre comment les mots peuvent devenir un instrument de domination.

 Afin de s’assurer le contrôle des esprits, les autorités ont créé cette novlangue (newspeak), censée remplacer l’anglais traditionnel (oldspeak).

 Jean‑Jacques Rosat, professeur de philosophie, éditeur et spécialiste d’Orwell : « Il y a deux volets dans cette entreprise. Le premier concerne le langage courant. Il est extrêmement appauvri, il n’y a plus de distinction entre les mots et les verbes. On déshabille les mots de toutes les significations secondaires. C’est presque un monosyllabe, une idée.

 Et puis un deuxième volet, plus intéressant, l’invention d’un certain nombre de mots qu’Orwell appelle des “blanket words”, des mots‑couvertures. Ce sont des mots très généraux comme par exemple “crimethink”, “pensée criminelle” ou “oldthink”, “vieille pensée” qui vont recouvrir tout un ensemble de concepts anciens pour pouvoir les étouffer et les remplacer.

 Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que ce n’est pas de la censure. La censure ça consiste à interdire de prononcer un mot. Le but là, c’est de vous enlever cette pensée de la tête. » […]

 Pour écrire 1984, Orwell s’inspire de l’expérience stalinienne en URSS et de la propagande du IIIe Reich en Allemagne. Mais il regarde aussi chez lui au Royaume‑Uni, à son époque. Dans un essai publié en 1946, La Politique et la langue anglaise, il montre comment le discours politique ambiant appauvrit la langue et en corrompt le sens.

 Jean‑Jacques Rosat : « En politique, on voit très bien à quoi ça s’applique, c’est les phrases toutes faites. Un journaliste vous pose une question et vous avez des éléments de langage tout faits qui vont constituer un acte de communication mais certainement pas un acte de pensée, de réflexion. Les jargons, les phrases toutes faites, les métaphores toutes faites. Tout ce vocabulaire‑ là empêche de penser, c’est un vocabulaire automatique. »

 Orwell est un écrivain, pas un théoricien politique. Mais la novlangue qu’il invente dans 1984 est une mise en garde universelle contre l’instrumentalisation du langage. Il donne des conseils au lecteur pour ne pas se laisser manipuler par les mots.

 Jean‑Jacques Rosat : « Pensez à ce que vous dites, essayez de ne dire que des choses que vous pensez et qui ont du sens. Défiez‑vous farouchement de toutes les mécaniques de langage dans lesquelles c’est la langue qui pense à votre place, donc d’autres que vous qui pensent à votre place. Si vous faites ce travail sur vous‑même, ça ne changera pas la société du jour au lendemain mais c’est une condition pour la démocratie et pour une société humaine. »

Yann Lagarde, « La novlangue de George Orwell, un instrument de domination », France Culture, juin 2019.
livre 1984 de Georges Orwell

XXe siècle

Vladimir Jankélévitch

Jankélévitch

Retrouvez ici sa biographie.

Texte 11
Le langage des actes et les actes de langage
 ◉ ◉

L’auteur, résistant et professeur de philosophie, compare ici d’une part les mérites de la parole, et d’autre part, les mérites de l’action.

 Les actes sont plus « sérieux » que les paroles dans la mesure même où le « faire » engage la personne plus profondément que le « dire » et la compromet bien davantage. Action elliptique, impuissante et dégénérée, la parole met en jeu les plus faciles de tous les mouvements ; il y a certes des cas où la parole est ellemême une prise de position périlleuse et un geste coûteux (par exemple quand on dit non à un tyran) ; mais au regard de ces cas exceptionnels, combien d’autres où l’éloquence apparaît comme un labeur sans force, comme un travail futile, vain et dérisoire ! N’écoutez pas ce qu’ils disent, regardez ce qu’ils font, dit quelquefois Bergson : car le langage des actes, par les responsabilités qu’il entraîne, les souffrances personnelles qui en découlent, les dangers auxquels il nous expose, est tout naturellement le plus sincère. Sérieux et sincérité marchent ainsi du même pas. Faire comme on dit, conformer son dire à son faire, et par suite mettre sa vie d’accord avec ses discours, voilà les marques d’une profondeur transparente qui mérite le nom de Sérieux.

Vladimir Jankélévitch, L’aventure, l’ennui, le sérieux, 1963, © Flammarion, 2017.

► Repères

Question

Quels types de parole peuvent se manifester dans l’espace public ?
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Activité

Cherchez sur internet les slogans lancés par les manifestants de Mai 68. À partir de ceux‑ci, expliquez quelles situations sont remises en cause et quelles actions politiques sont anticipées et induites.
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XXe siècle

Judith Butler

Butler


Texte 12
Un acte de discours
◉ ◉ 

Une parole performative émane d’une personne qui détient un pouvoir, mais pour Judith Butler c’est le déplacement du discours dans un autre contexte qui le rend politique et propice à porter une promesse sociale.

On ne peut pas réduire le performatif à un acte singulier exécuté par un sujet déjà établia : il est l’une des façons, puissantes et insidieuses, selon lesquelles, sous l’effet d’appels d’origine diffuse, les sujets acquièrent une existence sociale et sont introduits à la socialité par des interpellations puissantes, à la fois diffuses et variées. En ce sens, le performatif social joue un rôle crucial non seulement dans la formation du sujet, mais également dans la contestation politique et la reformulation continuelle du sujet. Le performatif n’est pas simplement une pratique rituelle : c’est l’un des rituels majeurs par lesquels les sujets sont formés et reformulésb. […]

 La possibilité pour un acte de discours de prendre une signification non ordinaire, de fonctionner dans des contextes auxquels il n’appartenait pas, [est] ce en quoi le performatif est porteur d’une promesse politique.

Judith Butler, Le pouvoir des mots. Politique du performatif, 1997, © Éditions Amsterdam, 2004.

Aide à la lecture

a.
Pour l’auteur, le sujet n’est pas une unité séparée (un individu), mais un être relationnel « voué à autrui ».
b. Le mode performatif désigne, habituellement, une déclaration qui est aussi un acte, comme dans le rituel religieux lorsque le prêtre prononce « je te baptise ».

Question

La parole performative est‑elle réservée aux représentants du pouvoir ?
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Caricature Jean Jaures

Surnommé Saint-Jean Bouche d’or, Jean Jaurès (1859‑1914) était un leader socialiste et un excellent orateur reconnu, bien que craint, par ses adversaires. Il fut assassiné en 1914.

XVIIIe siècle

Nicolas de Condorcet

Condorcet


Texte 13
Le langage, une force d’opposition
 ◉ ◉

Le combat des grandes plumes et des grands orateurs français a montré que le langage pouvait efficacement s’opposer au pouvoir, au nom de l’humanisme.

 En France, Bayle, Fontenelle, Voltaire, Montesquieu et les écoles formées par ces hommes célèbres, combattirent en faveur de la vérité, employant tour à tour toutes les armes que l’érudition, la philosophie, l’esprit, le talent d’écrire peuvent fournir à la raison ; prenant tous les tons, employant toutes les formes, depuis la plaisanterie jusqu’au pathétique, depuis la compilation la plus savante et la plus vaste, jusqu’au roman, ou au pamphlet du jour ; couvrant la vérité d’un voile qui ménageait les yeux trop faibles, et laissait le plaisir de la deviner ; caressant les préjugés avec adresse, pour leur porter des coups plus certains […] mais ne se lassant jamais de réclamer l’indépendance de la raison, la liberté d’écrire comme le droit, comme le salut du genre humain ; s’élevant, avec une infatigable énergie, contre tous les crimes du fanatisme et de la tyrannie ; poursuivant dans la religion, dans l’administration, dans les mœurs, dans les lois, tout ce qui portait le caractère de l’oppression, de la dureté, de la barbarie ; ordonnant, au nom de la nature, aux rois, aux guerriers, aux magistrats, aux prêtres, de respecter le sang des hommes ; leur reprochant, avec une énergique sévérité, celui que leur politique ou leur indifférence prodiguait encore dans les combats ou dans les supplices ; prenant enfin, pour cri de guerre, raison, tolérance, humanité.

Nicolas de Condorcet, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, 1795.

► Repères

Question

Le langage est‑il l’outil du progrès social ?
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Activité

Rédigez un paragraphe qui expose vos arguments concernant la puissance ou l’impuissance politique de la parole publique, puis demandez à un camarade de nuancer vos propos pendant que vous faites de même avec les siens.
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