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La diversité des langues nous prive-t-elle de vérité ?
P.262-265

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Réflexion 2


La diversité des langues nous prive‑t‑elle de vérité ?





XXe siècle

Hannah Arendt

Arendt

Retrouvez ici sa biographie.

Texte 6
La pluralité des langues est source d’une saine inquiétude
◉ ◉ ◉

Le monde nous est‑il donné pleinement et clairement dans la langue que nous parlons ? Ou bien celle‑ci n’est‑elle qu’une lecture parmi d’autres du réel ? La pluralité des langues nous amène à ce constat déstabilisant : la pensée est en activité, elle tâtonne, elle essaie de contenir le réel, comme les jeunes enfants affinent leur appréhension des choses avec des gestes de plus en plus maîtrisés. Mais à la différence des enfants, nos limites resteront définitives.

Pluralité des langues : s’il n’y avait qu’une seule langue, nous serions peut‑être plus assurés de l’essence des chosesa. Ce qui est déterminant, c’est le fait :

 1. qu’il y ait plusieurs langues et qu’elles se distinguent non seulement par leur vocabulaire, mais également par leur grammaire, c’est‑à‑dire essentiellement par leur manière de penserb, et

 2. que toutes les langues peuvent être apprises.

 Étant donné que l’objet, qui est là pour soutenir la présentation des choses, peut s’appeler aussi bien « Tisch1 » que « table », cela indique que quelque chose de l’essence véritable des chosesc que nous fabriquons et que nous nommons nous échappe. Ce ne sont pas les sens et les possibilités d’illusion qu’ils recèlent qui rendent le monde incertain, et pas davantage la possibilité imaginable ou la crainte vécue que tout ne soit qu’un rêve, mais bien plutôt l’équivocité de sens qui est donnée avec la langue et avant tout avec les langues. Au sein d’une communauté humaine homogène, l’essence de la table est indiquée sans équivoque par le mot « table », et pourtant, dès qu’il arrive aux frontières de la communauté, il chancelle. Cette équivocité chancelante du monde et l’insécurité de l’homme qui l’habite n’existeraient naturellement pas s’il n’était pas possible d’apprendre les langues étrangères, possibilité qui nous démontre qu’il existe encore d’autres « correspondances » que les nôtres en vue d’un monde commun et identique, ou quand bien même il n’existerait qu’une seule langue. D’où l’absurdité de la langue universelle – contre la « condition humaine »2, l’uniformisation artificielle et toute-puissante de l’équivocitéd.

Hannah Arendt, Journal de pensée, 1950‑1973, © Éditions du Seuil, 2005.

Aide à la lecture

a.
Nous pourrions croire que notre langue est le miroir du monde, si elle était unique comme lui.
b. Les langues ne construisent pas de la même façon ce qu’elles perçoivent ou conçoivent.
c. L’expression « essence des choses » renvoie à l’idée métaphysique, selon laquelle chaque être serait un exemplaire sensible d’une forme éternelle, intelligible par un esprit perspicace.
d. Certains philosophes, notamment Descartes ou Leibniz, ont proposé des langues universelles pour remédier à l’ambiguïté du sens du langage.

Notes de bas de page

1.
Le mot « table » en allemand.
2. La présence d’autres êtres humains selon Hannah Arendt.

► Repères

  • Singulier / Particulier / Général / Universel p. 275

Question

Faut‑il croire aux mots ?
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Commentaire

Dans un entretien télévisé de 1964, Hannah Arendt dit combien elle est attachée à sa langue maternelle allemande. Si l’allemand est un outil exceptionnel pour penser, le dogmatisme est le danger qui guette ceux qui confondent leur langue et la vérité. Si nous parlions tous une langue unique, nous pourrions croire qu’elle saisit parfaitement ce qu’est le monde. Mais la pluralité des langues montre, au contraire, que la pensée ne peut pas se satisfaire d’un seul lexique.

Lorsque les philosophes créent des concepts (c’est‑à‑dire proposent une nouvelle définition réflexive d’un mot), ils concentrent tous leurs efforts dans cette activité : contenir dans un concept les caractères principaux, stables, généraux d’une réalité. Cependant, les philosophes eux aussi ne parlent qu’une seule langue, une seule parmi beaucoup d’autres.

Or, les langues appréhendent et ordonnent le monde différemment, et ceci pour plusieurs raisons. D’abord elles sont nées et se déploient dans une situation naturelle et sociale particulière, accompagnant la vie des hommes dans une culture précise. Ensuite, elles ne pensent pas de la même façon la condition humaine et le monde, du fait de leur structure propre. Elles sont cependant compréhensibles par l’esprit humain, leurs énoncés sont logiques, concevables par tous les individus.

Évoquer une langue universelle à l’origine du langage, comme le font les mythes, ou proposer la création d’une langue universelle rationnelle, comme l’ont suggéré certains philosophes tels que Leibniz ou Descartes, semble une proposition absurde d’après Hannah Arendt, car cette langue serait incompatible avec une humanité plurielle. Quelle solution nous reste‑t‑il ?

Il semblerait que l’apprentissage des langues et, dans une certaine mesure, la traduction, soient la solution. Mais traduire est toujours une opération complexe qui suppose de prendre en compte, non seulement deux lexiques, mais aussi deux cultures. Arendt nous invite donc d’abord à la modestie quant à nos capacités d’appréhender le monde, puis elle montre que la diversité des langues permet de comprendre la diversité des approches du réel. La diversité est une richesse car elle offre des lectures, des interprétations qui ne se laissent pas entièrement rapporter les unes aux autres.

Schéma sur le langage

Débat

Est‑il vraiment possible de traduire ?

Si la solution idéale est de parler plusieurs langues étrangères pour nourrir notre rapport au monde, il est souvent nécessaire de les traduire. Mais comme Locke le remarquait dans son Essai philosophique concernant l’entendement humain : « Rien n’est plus ordinaire que de trouver quantité de mots dans une langue auxquels il n’y en a aucun dans une autre langue qui leur réponde. » Traduire n’est donc pas un simple jeu d’équivalences d’une langue à l’autre : cela suppose une forme d’inventivité pour faire en sorte qu’une langue puisse porter la parole d’une autre culture.
  • Question : Une traduction peut‑elle vraiment être fidèle à l’original ?
  • Objectif : Attirer l’attention sur le fait que chaque langue aboutit à des variations de sens, lorsqu’elle exprime une idée. Il faut être conscient de ce point lorsque l’on traduit un texte. Le traducteur est donc toujours un créateur : il réfère un texte étranger à une culture qui n’est pas celle du texte original, et pourtant il lui doit une fidélité exemplaire. On pourra, pour préparer ce débat, se reporter aux traductions des nouvelles d’Edgard Poe par Charles Baudelaire ou à l’activité ci‑dessus.

Activité

Cherchez des expressions françaises difficilement traduisibles en anglais, et inversement. Comparez ensuite la manière de décrire la tristesse entre ces deux langues, en vous appuyant sur ces termes anglais : gloom, blues, morosity, bleakness, sluggishness, sorrow, grief.
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XIXe siècle

Antoine-Augustin Cournot

Cournot

Retrouvez ici sa biographie.

Texte 7
La diversité est une richesse
 ◉ ◉

La pensée éclot de notre rencontre avec le monde, à la fois sensible et active, individuelle et communautaire. S’il est difficile de traduire une langue en une autre, c’est que chacune incarne une approche fine et progressive du réel.

Condillac et les logiciens de son école (en accord avec les idées de Descartes et de Leibniz), en exagérant peut-être la puissance de l’institution du langage en général exagèrent surtout les imperfections des langues individuelles, telles que l’usage les a façonnées, en leur opposant sans cesse ce type idéal qu’ils appellent une langue bien faitea. Or, c’est au contraire le langage, dans sa nature abstraite ou dans sa forme générale, que l’on doit considérer comme essentiellement défectueux, tandis que les langues parlées, formées lentement sous l’influence durable de besoins infiniment variés, ont, chacune à sa manière et d’après son degré de souplesse, paré à cet inconvénient radical. Selon le génie et les destinées des races, sous l’influence si diverse des zones et des climats, elles se sont appropriées plus spécialement à l’expression de tel ordre d’images, de passions et d’idées. De là les difficultés et souvent l’impossibilité des traductions, aussi bien pour des passages de métaphysique que pour des morceaux de poésie. Ce qui agrandirait et perfectionnerait nos facultés intellectuelles, en multipliant et en variant les moyens d’expression et de transmission de la pensée, ce serait, s’il était possible, de disposer à notre gré, et selon le besoin du moment, de toutes les langues parlées, et non de trouver construite cette langue systématique qui, dans la plupart des cas, serait le plus imparfait des instruments.

Antoine‑Augustin Cournot, Essai sur les fondements de nos connaissances et sur les caractères de la critique philosophique, 1851.

Aide à la lecture

a.
Sur le modèle des mathématiques, les philosophes du XVIIe siècle avaient rêvé de réformer la langue, pour la clarifier, la simplifier, l’organiser logiquement.

► Repères

Question

Quelle aptitude construisons‑nous en parlant plusieurs langues ?
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XXe siècle

Michel Foucault

Foucault

Retrouvez ici sa biographie.

Texte 8
L’entrecroisement
◉ ◉ 

Le langage n’est pas le lieu d’une pleine superposition des mots et des choses. Néanmoins, il permet à l’homme de construire une représentation du monde.

 Sous sa forme première, quand il fut donné aux hommes par Dieu lui‑même, le langage était un signe des choses absolument certain et transparent, parce qu’il leur ressemblait. Les noms étaient déposés sur ce qu’ils désignaient, comme la force est écrite dans le corps du lion, la royauté dans le regard de l’aigle, comme l’influence des planètes est marquée sur le front des hommes : par la forme de la similitude. Cette transparence fut détruite à Babela pour la punition des hommes. Les langues ne furent séparées les unes des autres et ne devinrent incompatibles que dans la mesure où fut effacée d’abord cette ressemblance aux choses qui avait été la première raison d’être du langage. […]

 Mais si le langage ne ressemble plus immédiatement aux choses qu’il nomme, il n’est pas pour autant séparé du monde ; il continue, sous une autre forme, à être le lieu des révélations et à faire partie de l’espace où la vérité, à la fois, se manifeste et s’énonce. […]

 Les choses et les mots sont très rigoureusement entrecroisés : la nature ne se donne qu’à travers la grille des dénominations, et elle qui, sans de tels noms, resterait muette et invisible, scintille au loin derrière eux, continûment présente au‑delà de ce quadrillage qui l’offre pourtant au savoir et ne la rend visible que toute traversée de langage.

Michel Foucault, Les mots et les choses, © Éditions Gallimard, 1966.

Aide à la lecture

a.
Le mythe de la Tour de Babel rapporte que Dieu a puni les hommes en séparant leurs langues. Mais l’auteur explique que la réelle distance a d’abord été instaurée entre les mots et les choses.

► Repères

Question

Est‑il possible de séparer le langage de ce qu’il désigne et signifie ?
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XXe siècle

Edward Sapir

Sapir


Texte 9
L’élaboration de nos idées dans la parole
 ◉ ◉

Edward Sapir est un linguiste et anthropologue américain. Il montre que le langage est une construction communautaire qui détermine l’appréhension du monde.

 Nous pouvons tenter de donner une définition valable du langage. Le langage est un moyen de communication purement humain et non instinctif, pour les idées, les émotions et les désirs, par l’intermédiaire d’un système de symboles créés à cet effet. Ces symboles sont en premier lieu auditifs et sont produits par ce qu’on nomme « les organes de la parole. » […]

L’essence même du langage réside dans le fait de considérer certains sons conventionnels et volontairement articulés, ou leurs équivalents, comme représentant les divers produits de l’expériencea. […] Les produits innombrables de notre expérience demandent à être considérablement élagués et groupés avant qu’il soit possible de les classer en symboles, et ce classement est indispensable si nous voulons exprimer des idées.

Edward Sapir, Le langage. Introduction à l’étude de la parole, 1921, trad. S. M. Guillemin, © Éditions Payot, 1970.

Aide à la lecture

a.
Un son conventionnel repose sur un accord communautaire des volontés pour l’entendre ou le former.

Question

Pourquoi un mot est‑il à la fois un symbole et un accord culturel ?
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Focus

De la langue à la culture

Le contenu de nos pensées n’est pas arbitraire, il est le fruit de notre vie, de nos expériences. L’association entre la « trace sensible » et « le sens » d’un mot est, elle, arbitraire : il n’y a aucune raison qu’une rose se nomme « rose ». Cette association est seulement soutenue par l’habitude installée par cette convention, c’est un accord tacite entre les locuteurs d’une même langue, d’une même culture. Ainsi, le langage doit être appréhendé comme une production communautaire. La langue est donc à la fois la saisie « des choses » et la participation à une culture, par le lexique utilisé. Parler plusieurs langues, c’est donc saisir plus de nuances du monde et intégrer des cultures humaines variées.

Activité

Proposez un plan dialectique pour le sujet : « Les mots ne sont‑ils que les représentants de nos états mentaux ? »
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