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Signer notre humanité
P.256-257

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Entrée en matière


Signer notre humanité





Dans son livre Gaspard de la nuit, Élisabeth de Fontenay fait l’autobiographie de son frère, Gaspard, qui n’a que partiellement accès à la parole. La philosophe a interrogé le rapport de l’homme à l’animal, notamment dans Le silence des bêtes, paru en 1998. Elle renouvelle la question de ce qu’est le « propre de l’homme » et remet en cause l’idée d’une différence radicale entre l’homme et l’animal. Le silence de Gaspard est un silence humain, fait de paroles éparses, qui fait sens au même titre que la parole. Élisabeth de Fontenay s’est assigné pour tâche de comprendre ce silence, fût‑ce partiellement, « quitte à imaginer [dit‑elle], ce que j’ignore ».

Doc. 1
Sans parole, mais non sans humanité

 Il ne se regarde pas dans la glace. Il sourit rarement, ne rit pas, ne pleure pas. Il n’affirme jamais : ceci est à moi, mais seulement parfois demande : est‑ce que c’est pour moi ? Il dit rarement je et ignore le tu. Il ne prononce pas mon prénom. Pourtant, la surprise, lorsque je me vois par hasard dans un miroir, de découvrir ses yeux dans mes yeux m’oblige à présumer une parenté de nos vies secrètes, à conjecturer chez lui une histoire qui aura continué ailleurs et dont je cherche à déchiffrer les trop rares messages, enquêteuse incompétente, impatiente et inconsolée.

Élisabeth de Fontenay, Gaspard de la nuit, © Éditions Stock, 2018.

Enfant imitant un adulte

Doc. 2
Le sens du corps

À l’issue d’un atelier sur le mouvement mené avec de jeunes autistes, Mathilde Monnier, chorégraphe, rencontre Marie‑France, une jeune femme qui la marquera profondément. Leurs échanges prennent la forme d’un ensemble de mouvements chorégraphiques qui font sens pour elles. Il s’agit d’un langage muet, en dehors de toute symbolique. Valérie Urréa, la réalisatrice, s’attache à filmer l’évolution de cette forme particulière de communication, la construction du duo, ses réussites et ses limites.

Extrait de Bruit blanc [autour de Marie-France ] de Valérie Urréa, d’après une vidéo produite par le Ministère de la culture et le Centre National du Cinéma disponible sur Numeridanse.tv, 1998.

Doc. 3
L’animal n’accède pas au symbole

 On peut montrer plus précisément où est la différence qui sépare l’homme de l’animal. Prenons d’abord grand soin de distinguer deux notions qui sont bien souvent confondues quand on parle du « langage animal » : le signal et le symbole. Un signal est un fait physique relié à un autre fait physique par un rapport naturel ou conventionnel : éclair annonçant l’orage ; cloche annonçant le repas ; cri annonçant le danger. L’animal perçoit le signal et il est capable d’y réagir adéquatement. On peut le dresser à identifier des signaux variés, c’est‑à‑dire à relier deux sensations par la relation de signal. Les fameux réflexes conditionnés de Pavlov le montrent bien. L’homme aussi, en tant qu’animal, réagit à un signal. Mais il utilise en outre le symbole qui est institué par l’homme ; il faut apprendre le sens du symbole, il faut être capable de l’interpréter dans sa fonction signifiante et non plus seulement de le percevoir comme impression sensorielle, car le symbole n’a pas de relation naturelle avec ce qu’il symbolise. L’homme invente et comprend des symboles ; l’animal, non. Tout découle de là. La méconnaissance de cette distinction entraîne toutes sortes de confusions ou de faux problèmes. On dit souvent que l’animal dressé comprend la parole humaine. En réalité l’animal obéit à la parole parce qu’il a été dressé à la reconnaître comme signal ; mais il ne saura jamais l’interpréter comme symbole.

Émile Benvéniste, Problèmes de linguistique générale, 1963, © Éditions Gallimard, 1966.

Doc. 4
Entrer dans « l’ordre humain »

 Nous passons tous par cette expérience décisive, qui nous apprend en même temps la parole et la pensée. Nos premières idées sont des mots compris et répétés. L’enfant est comme séparé du spectacle de la nature, et ne commence jamais par s’en approcher tout seul ; on le lui montre et on le lui nomme. C’est donc à travers l’ordre humain qu’il connaît toute chose ; et c’est certainement de l’ordre humain qu’il prend l’idée de lui‑même, car on le nomme, et on le désigne lui‑même, comme on lui désigne les autres. L’opposition du moi et du non‑moi appartient aux théories abstraites ; la première opposition est certainement entre moi et les autres ; et cette opposition est corrélation ; car en l’autre je trouve mon semblable qui me pense comme je le pense. Cet échange, qui se fait d’abord entre la mère et l’enfant, est transporté peu à peu aux frères, aux amis, aux compagnons.

Alain, Éléments de philosophie, © Éditions Gallimard, 1916.

Photogramme tiré du film Miracle en Alabama, réalisé par Arthur Penn

Une jeune fille aveugle, muette et sourde parvient à intégrer le langage par des sensations tactiles que lui fait ressentir sa préceptrice.

Les questions qui se posent

Il arrive que le bavardage nous fatigue, ainsi que la vanité des propos entendus. Il arrive qu’autrui colonise notre espace. Pourtant, sans rapports humains, nous serions hors du langage. Ainsi, il semble que le langage nous soit essentiel. Le langage est‑il ce qui nous rend humains ?

Si tous les hommes possèdent le langage, l’humanité a développé plusieurs langues. Cette diversité culturelle est‑elle un inconvénient ? Nous attendons du langage des fonctions à la fois humbles – décrire, communiquer – et ambitieuses : s’exprimer et dire vrai. La diversité des langues nous prive‑t‑elle de la vérité ?

Le langage est aussi un instrument manipulé et de manipulation qui, tout en conditionnant notre capacité à créer du lien social, semble bel et bien être l’outil des pires dictatures comme des plus nobles pacifismes. Cet instrument interroge les limites de la liberté d’expression : le langage est‑il un instrument politique ambivalent ?
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