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Faut-il renoncer à l’idéal du bonheur ?
P.402-405

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Réflexion 3


Faut-il renoncer à l’idéal du bonheur ?





TEXTE FONDATEUR

XVIIIe siècle

Emmanuel Kant

Kant

Retrouvez ici sa biographie.

Texte 9
Le bonheur est un idéal de l’imagination
◉ ◉ ◉

Kant affirme que l’impératif de la moralité ne peut être que catégorique, car l’action morale est ce que je dois viser quelles que soient les circonstances ; cette action est donc une fin en soi. Lorsqu’il s’agit du bonheur, en revanche, l’action ne vaut que comme moyen d’être heureux. Elle est commandée par un impératif hypothétique. Les moyens de parvenir au bonheur ne sont donc jamais absolument sûrs, car leur efficacité dépend des circonstances.

[Le] concept du bonheur est un concept si indéterminé 1, que, malgré le désir qu’a tout homme d’arriver à être heureux, personne ne peut jamais dire en termes précis et cohérents ce que véritablement il désire et il veuta. La raison en est que tous les éléments qui font partie du concept du bonheur sont dans leur ensemble empiriques, c’est‑à‑dire qu’ils doivent être empruntés à l’expérience, et que cependant pour l’idée du bonheur un tout absolu, un maximum de bien‑être dans mon état présent et dans toute ma condition future, est nécessaire. Or il est impossible qu’un être fini, si perspicace et en même temps si puissant qu’on le suppose, se fasse un concept déterminé1 de ce qu’il veut ici véritablement. Veut-il la richesse ? Que de soucis, que d’envie, que de pièges ne peut‑il pas par là attirer sur sa tête ! Veut‑il beaucoup de connaissance et de lumières ? Peut‑être cela ne fera‑t‑il que lui donner un regard plus pénétrant pour lui représenter d’une manière d’autant plus terrible les maux qui jusqu’à présent se dérobent encore à sa vue et qui sont pourtant inévitables, ou bien que charger de plus de besoins encore ses désirs qu’il a déjà bien assez de peine à satisfaire. Veut‑il une longue vie ? Qui lui garantit que ce ne serait pas une longue souffrance ? Veut‑il du moins la santé ? Que de fois l’indisposition du corps a détourné d’excès où aurait fait tomber une santé parfaiteb, etc. ! Bref, il est incapable de déterminer1 avec une entière certitude d’après quelque principec ce qui le rendrait véritablement heureux : pour cela il lui faudrait l’omniscience. […] Il suit de là que les impératifs de la prudence, à parler exactement, ne peuvent commander en rien, c’est‑à‑dire représenter des actions d’une manière objective comme pratiquement nécessaires, qu’il faut les tenir plutôt pour des conseils (consilia) que pour des commandements (praecepta) de la raison ; [le] problème qui consiste à déterminer1 d’une façon sûre et générale quelle action peut favoriser le bonheur d’un être raisonnable est un problème tout à fait insoluble ; il n’y a donc pas à cet égard d’impératifd qui puisse commander, au sens strict du mot, de faire ce qui rend heureux, parce que le bonheur est un idéal, non de la raison, mais de l’imagination.

Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, 1785, trad. V. Delbos.

Aide à la lecture

a.
Kant distingue le désir de la volonté, le premier est involontaire (on ne choisit pas ses désirs).
b. Une santé un peu délicate a l’avantage de nous avertir lorsque nous nous apprêtons à commettre des excès.
c. Au sens étymologique, « principe » est ce qui est « premier », en l’occurrence une règle qui sert de point de départ à notre comportement.
d. Chez Kant, un « impératif » est ce qui doit contraindre la volonté à agir. Mais il existe deux sortes d’impératifs : l’impératif hypothétique commande une action qui n’est que le moyen de parvenir à une fin voulue (par exemple, ici, être heureux). L’impératif catégorique commande une action valant pour elle‑même, c’est‑à‑dire qui est une fin en soi.


Note de bas de page

1.
Kant explique dans ce texte que le bonheur est un concept « indéterminé ». Les mots « détermination », « déterminé » et « indéterminé » viennent du latin terminus, qui signifie d’abord « borne », autrement dit « limite ». C’est précisément la difficulté que soulève Kant lorsqu’il s’agit de donner un « contenu » au bonheur : il n’a pas de limite, et donc pas de définition précise. Les définitions que les philosophes donnent du bonheur sont donc nécessairement toutes sans contenu. C’est le cas de celle de Kant (voir le commentaire (⇩) ci-dessous).

► Repères

Question

Existe-t-il des moyens infaillibles d’être heureux ?
Voir les réponses

Commentaire

Dans la Critique de la raison pratique parue en 1788, Kant donne une définition du bonheur qui tient compte de ce qu’il a écrit trois ans plus tôt dans les Fondements de la métaphysique des mœurs. Cette définition ne donne aucun contenu du bonheur : « Le bonheur est l’état dans le monde d’un être raisonnable, à qui, dans tout le cours de son existence, tout arrive suivant son souhait et sa volonté ». Kant explique, dans le texte ci‑contre, que nul ne peut dire quels sont les objets précis de ce souhait, de cette volonté.

Mais cette indétermination du bonheur, et donc notre incapacité à lui donner de manière fiable un contenu définitif, ne constitue pas un véritable problème pour Kant, qui considère que l’être humain n’a pas à se préoccuper d’être heureux dans cette vie. Le bonheur n’est pas un dû, il se mérite par la moralité. C’est pourquoi le bonheur ne doit pas être étudié indépendamment de son rapport à la moralité.

Selon Kant, en effet, le « souverain bien », c’est‑à‑dire ce que tout être humain devrait rechercher, n’est pas simplement le bonheur ; il est composé de deux éléments d’importance inégale : avant tout la moralité et, dans une moindre mesure, un bonheur proportionné à cette moralité. Or nous pouvons faire le constat que, dans cette vie, il est au mieux très rare que le bonheur des êtres humains soit proportionné à leur moralité : nous voyons des gens immoraux qui semblent heureux et surtout des gens vertueux qui ne sont pas nécessairement heureux.

C’est pourquoi il écrit enfin : « La morale n’est [...] pas à proprement parler la doctrine qui nous enseigne comment nous devons nous rendre heureux, mais comment nous devons nous rendre dignes du bonheur. C’est seulement lorsque la religion s’y ajoute, qu’entre en nous l’espérance de participer un jour au bonheur dans la mesure où nous avons essayé de n’en être pas indignes. » Autrement dit, nous avons besoin de la religion pour avoir l’espoir d’un bonheur proportionné à notre moralité, que seul Dieu, en tant qu’il est à la fois juste et tout‑puissant, est en mesure de garantir.

Schéma illustrant le texte de Kant sur le bonheur comme concept indéterminé

Débat

Pouvons-nous faire notre bonheur ?

Le bonheur semble un objectif universel. Kant le reconnaît lui‑même dans les Fondements de la métaphysique des mœurs : « Il y a cependant une fin que l’on peut supposer réelle chez tous les êtres raisonnables […], et ce but est le bonheur. » Mais si cette finalité est partagée par tous, les moyens de sa mise en œuvre sont discutés.
  • Question : Existe‑t‑il des moyens sûrs et fiables d’être heureux sur le long terme ? Autrement dit, peut‑on savoir aujourd’hui ce qui nous rendra heureux demain ?
  • Objectif : Établir une liste limitée de moyens d’être heureux. Se demander, pour chacun d’eux, à l’aide d’exemples tirés de votre expérience et de vos lectures :
    • Ce moyen est‑il nécessaire au bonheur ?
    • Ce moyen est‑il suffisant pour être heureux ? Peut‑on être malheureux tout en ayant mis en œuvre ce moyen ?
    • Que coûte sa mise en œuvre ?
Que peut‑on en conclure sur la capacité de l’être humain à savoir ce qui le rend heureux ?

XIXe siècle

John Stuart Mill

Mill

Retrouvez ici sa biographie.

Texte 10
Renoncer au bonheur, c’est encore le désirer
◉ ◉ 

John Stuart Mill s’appuie sur ce qu’il appelle le « principe du plus grand bonheur », qu’il érige en fondement de la morale. Il s’agit du plus grand bonheur possible pour le plus grand nombre. Ainsi, renoncer à notre bonheur privé, c’est encore désirer celui de la société.

 Sans doute, on peut vivre sans bonheur, et c’est ainsi que vivent involontairement les dix‑neuf vingtièmes des hommes même dans notre monde civilisé. Souvent même les héros ou les martyrsa sacrifient volontairement leur bonheur à la chose qu’ils estiment plus que ce bonheur individuel. Mais cette chose n’est‑ce pas le bonheur des autres, ou quelques-unes des conditions requises de ce bonheur ? Il est noble d’être capable d’abandonner sa part de bonheur : mais après tout, ce sacrifice doit être fait en vue d’un but : on ne le fait pas uniquement pour le plaisir de se sacrifier ; si l’on nous dit que ce but c’est la vertu qui est meilleure que le bonheur, je demande si le héros ou le martyr ne croit pas qu’en sacrifiant son bonheur il gagnera d’autres privilèges ? Accomplirait‑il son sacrifice s’il pensait que sa renonciation sera sans fruit pour son prochain, le mettra aussi dans la position de l’homme qui a renoncé au bonheur ? Honneur à ceux qui peuvent renoncer pour eux‑mêmes aux jouissances de la vie afin d’augmenter la somme de bonheur de l’humanité ! Mais que celui qui le fait dans un autre but ne soit pas plus admiré que l’ascète sur sa colonneb ! Il montre ce que peut faire l’homme et non pas ce qu’il doit faire.

 C’est l’état imparfait des arrangements sociaux qui fait que le meilleur moyen de servir le bonheur des autres est de sacrifier le sien propre : tant que le monde aura la même organisation, l’esprit de sacrifice sera la plus haute vertu que puisse pratiquer l’homme. Je dirai même, cela peut paraître paradoxal, que dans l’état actuel de la société, la conscience de pouvoir vivre sans bonheur est possible. Car il n’y a que ce sentiment intime qui élève l’homme au-dessus des hasards de la vie, et lui fasse dire : laissez le destin et la fortune m’être aussi contraires que possible, ils ne peuvent me dompter. C’est lui qui nous empêche d’attendre avec trop d’anxiété les malheurs de la vie, qui nous rend capables, comme un stoïque1 des mauvais temps de l’empire romain, de cultiver tranquillement les sources du bonheur qui nous sont accessibles, sans nous occuper de l’incertitude de leur durée, ni de leur fin inévitable.

 […] La seule renonciation admise, c’est la dévotion au bonheur des autres, à l’humanité ou aux individus, dans les limites imposées par les intérêts collectifs de l’humanité.

 Je dois encore répéter ce que les adversaires de l’utilitarisme ont rarement la justice de reconnaître, c’est que le bonheur qui est le criterium utilitaire de ce qui est bien dans la conduite n’est pas le bonheur propre de l’agent, mais celui de tous les intéressés. Entre le propre bonheur de l’individu et celui des autres, l’utilitarisme exige que l’individu soit aussi strictement impartial qu’un spectateur désintéressé et bienveillant.

John Stuart Mill, L’utilitarisme, 1861, trad. P.-L. Le Monnier.

Aide à la lecture

a.
Le terme de « martyrs » fait référence à ceux qui sont prêts à sacrifier leur bonheur pour celui des autres.
b. Il s’agit d’une allusion à Siméon le Stylite (Ve siècle), ascète de l’Empire byzantin qui se retira au sommet d’une colonne.

Note de bas de page

1.
Les philosophes stoïciens.

► Repères

Question

En quoi le bonheur peut‑il revêtir un enjeu moral pour l’homme ?
Voir les réponses

Focus

Le bonheur au cœur des déclarations d’indépendance et des droits de l’homme

Le bonheur étant la recherche essentielle des peuples, les constitutions politiques issues des révolutions populaires ont intégré cette dimension, tant aux États‑unis qu’en France. La Déclaration d’indépendance des États‑Unis précise : « Nous tenons pour évidentes pour elles‑mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur ». Tandis qu’en France, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 indique dans son préambule : « […] les réclamations des citoyens, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution et au bonheur de tous ».

Illustration de la Déclaration d’indépendance des États‑Unis, le 4 juillet 1776.

John Trumbull, Déclaration d’indépendance, 1819

XVIIIe siècle

Jean-Jacques Rousseau

Rousseau

Retrouvez ici sa biographie.

Texte 11
Le contentement du peuple plutôt que le bonheur
 ◉ ◉

Selon Rousseau, il est possible de parvenir au contentement. Celui‑ci peut devenir collectif et être partagé par tout un peuple, contrairement au bonheur qui reste inaccessible.

 Le bonheur est un état permanent qui ne semble pas fait ici‑bas pour l’homme. Tout est sur la terre dans un flux continuel qui ne permet à rien d’y prendre une forme constante. Tout change autour de nous. Nous changeons nous‑mêmes, et nul ne peut s’assurer qu’il aimera demain ce qu’il aime aujourd’hui. Ainsi tous nos projets de félicité pour cette vie sont des chimères. Profitons du contentement d’esprit quand il vient, gardons‑nous de l’éloigner par notre faute, mais ne faisons pas des projets pour l’enchaîner, car ces projets là sont de pures folies. J’ai peu vu d’hommes heureux, peut‑être point : mais j’ai souvent vu des cœurs contents, et de tous les objets qui m’ont frappé, c’est celui qui m’a le plus contenté moi‑même. Je crois que c’est une suite naturelle du pouvoir des sensations sur mes sentimens internes. Le bonheur n’a point d’enseigne extérieure ; pour le connaître il faudrait lire dans le cœur de l’homme heureux ; mais le contentement se lit dans les yeux, dans le maintien, dans l’accent, dans la démarche, et semble se communiquer à celui qui l’aperçoit. Est‑il une jouissance plus douce que de voir un peuple entier se livrer à la joie un jour de fête, et tous les cœurs s’épanouir aux rayons expansifs du plaisir qui passe rapidement, mais vivement, à travers les nuages de la vie ?

Jean-Jacques Rousseau, Rêveries du promeneur solitaire, 1782.

► Repères

  • Intuitif / Discursif p. 43

Question

Quels sont les éléments qui permettent de distinguer le contentement du bonheur ?
Voir les réponses
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