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La technique est-elle réservée aux humains ?
P.164-165

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Entrée en matière


La technique est-elle réservée aux humains ?





Dans la tradition prométhéenne, l’espèce humaine reçoit le feu et l’habileté technique grâce à un don divin. Elle affirme ainsi son exception par sa capacité à manier l’outil et à fabriquer. Cependant, l’éthologie montre aujourd’hui que cette conception antique est erronée : les animaux aussi sont des faber, notamment les grands singes.

Doc. 1
Les animaux sont-ils limités par l’instinct ?

 Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l’abeille confond par la structure de ses cellules de cire l’habileté de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit, préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur. Ce n’est pas qu’il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il y réalise du même coup son propre but dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d’action, et auquel il doit subordonner sa volonté.

Karl Marx, Le capital, 1867, trad. J. Roy, Éditions sociales, 1950.


Chimpanzé utilisant des outils.

Doc. 2
La pêche aux insectes chez les chimpanzés

 La pêche aux insectes est une des pratiques les plus étudiées chez les chimpanzés. Elle concerne surtout les femelles, les mâles préférant la technique moins délicate […]. Quand elle veut pêcher, la femelle chimpanzé commence par repérer un nid, souvent déjà connu et exploité par le groupe. Elle cherche alors une brindille dans les arbres alentour, la casse, la débarrasse éventuellement de ses feuilles et de son écorce et la taille à la bonne longueur avec, pourquoi pas, un bout pointu. Elle retourne alors au nid, fait la queue si un collègue est déjà à table puis, son tour venu, plonge son outil dans les galeries pleines d’insectes.

 La pêche est-elle une pratique culturelle des chimpanzés ? Cela se pourrait. D’une part, toutes les populations ne pêchent pas à l’aide de baguette : dans la forêt de Taï, en Côte d’Ivoire, on ne pêche des termites qu’avec les bras. D’autre part, dans les groupes utilisant une baguette, les techniques de préparation varient d’un lieu à l’autre. La plupart du temps, l’extrémité de l’outil est pointue, sans effilochage, pour une progression optimale dans les galeries. Si elle est usée, le pêcheur la mordille pour la remettre à neuf. Mais un groupe vivant en République démocratique du Congo (RDC) fait exactement le contraire : ses membres abîment volontairement la pointe, à la main et avec les dents, pour l’effilocher et s’en servir comme brosse ! Ils passent régulièrement la baguette dans le creux de leur main pour ranger les fils, comme un peintre recoiffe son pinceau ébouriffé. Un tel outil peut même être exploité de plusieurs manières, la plus sophistiquée consistant à user du « manche » pour agrandir l’entrée de la galerie, puis de la brosse pour ramasser les termites. Au final, ce groupe vivant en RDC a développé une technique de pêche unique au monde…

 Côté fourmis, là encore, à chacun sa méthode. Les populations de chimpanzés vivant dans les parcs nationaux de Bossou (Guinée) et de Taï pêchent des fourmis légionnaires, des nomades qui se déplacent à la recherche de proies en établissant à chaque étape un camp de base. Pour les ramasser, les chimpanzés utilisent leur baguette soit comme une sonde qu’ils plongent dans les galeries du nid, soit comme râteau pour récolter les fourmis dans les bataillons en déplacement. À Bossou et à Taï, on pêche les cinq mêmes espèces de fourmis, dont certaines sont très agressives et peuvent mordre douloureusement l’assaillant. Conséquence logique : les baguettes utilisées pour pêcher les fourmis agressives sont en moyenne plus longues. Cela laisse au chimpanzé plus de temps pour ramasser les fourmis avant qu’elles remontent le bâton, toutes mandibules dehors.

Damien Jayat, « La pêche aux insectes : pratique culturelle des chimpanzés ? », Futura-sciences.com, mars 2018.

Doc. 3
Vous avez dit « instinct » ?

De manière traditionnelle, on désigne par le terme d’instinct un comportement inné, régulier, qui ne nécessite aucune transmission ni aucune réflexion pour être mis en œuvre. L’homme se considérant comme l’être pensant, il renvoie l’instinct à l’animalité. Il aura fallu à Freud de nombreuses années pour faire admettre que nous avons encore en nous des traces d’instinct animal sous une forme pulsionnelle.

Pourtant, cette grande frontière entre l’homme et l’animal est contestée par la psychologie évolutionniste.

Pour les psychologues évolutionnistes comme Leda Cosmides ou Steven Pinker, c’est presque l’intégralité de nos comportements humains, sociaux, et culturels qui trouverait sa racine dans nos instincts primitifs. Ces instincts suivraient la loi des trois F (Food, Fight, Fornication) : nourriture, violence et sexualité. Dans la théorie évolutionniste, l’esprit humain n’est pas vierge à la naissance, il comporte des structures instinctuelles, tout comme le cerveau de l’animal.

La pression culturelle éducative modifierait les comportements issus de ces instincts, sans atteindre leur force essentielle. Il s’agit donc de penser une coévolution entre l’instinct et la culture humaine, et non un triomphe de l’un sur l’autre. Ainsi, lorsque nous parlons, lorsque nous avons recours à la violence, lorsque nous pratiquons un jugement ou une activité esthétiques, nous le ferions par instinct et culture.

On comprend alors que la technique, comme d’autres comportements, est totalement instinctuelle dans sa source, et modifiée par des siècles d’évolution dans ses méthodes. Il n’y a plus rien d’étonnant, alors, à poser une parenté technicienne entre l’homme et l’animal, sur les plans pratique et psychique. C’est d’ailleurs ce que déclare le sociologue J.-F. Dortier dans l’introduction de son ouvrage L’homme, cet étrange animal :

« On sait aussi que les chimpanzés ou les dauphins et d’autres espèces possèdent des formes de conscience de soi, qu’ils savent innover et se transmettent des techniques de chasse ou des façons de s’alimenter (ce que l’on nomme “cultures animales”). Enfin, en trente ans d’expérience d’enseignements du langage à des gorilles, des chimpanzés ou des bonobos, il est apparu que la frontière linguistique et symbolique entre les animaux et les hommes était moins nette qu’il n’y paraissait. »

Les questions qui se posent

Traditionnellement, la philosophie considère la technique comme une production culturelle. À ce titre, elle serait réservée à l’homme, car les animaux n’auraient pas la conscience réflexive. Ce présupposé est aujourd’hui remis en question. Cependant, même s’il n’est plus le seul, l’homme a bien été, et est toujours, un Homo faber, un constructeur d’outils. Qu’est‑ce que notre humanité doit à la pratique technique ? L’activité technique libère‑t‑elle l’homme ?

Alors que les grands singes semblent rejoindre les capacités humaines primitives, l’homme poursuit sa quête démiurgique en se faisant machine (prothèses, corps transposé) et en étant « équipé » ou « greffé » par les outils techniques. Face aux grands enjeux de notre siècle, nous pouvons avoir l’impression que la solution est toujours d’atteindre d’inépuisables ressources technoscientifiques. Mais est‑ce si évident ? Tous les problèmes ont‑ils une solution technique ?

Parce qu’elle est portée vers la fabrication et les finalités pratiques, la technique est apparentée à une éducation du corps. Toutefois, comme le rappelle Marx dans le texte ci‑contre, l’acte technique est l’inscription d’une planification dans la matière travaillée. Il semblerait donc qu’elle porte un savoir, au‑delà d’un savoir‑faire. Toute technique est‑elle aussi un savoir ?
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