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Le Gai Savoir - Friedrich Nietzsche
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Commentaire d'œuvre suivie


Le Gai Savoir de Friedrich Nietzsche (Livre III)





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Problématique générale

Le livre III du Gai Savoir s’interroge sur la valeur explicative de la science, est-elle une approche totalement différente de l’approche religieuse ? Est-elle capable de comprendre le monde ?


Thèse et hypothèse générale

Nietzsche montre en quoi la science a fait passer la connaissance du statut de moyen de comprendre le monde à celui de fin en soi. Nietzsche soutient également que la science n’est pas en mesure d’expliquer le monde. Pour cela, il rapproche la science et la religion : la vérité est une passion, c’est nous qui lui attribuons de la valeur. La vérité est devenue un besoin parmi les autres besoins. « Dieu est mort », écrit Nietzsche : il s’ensuit un bouleversement des valeurs, pourtant l’ombre de Dieu demeure.

Présentation de l’œuvre

Le Gai Savoir est publié en 1882. Nietzsche l’écrit en un mois, en janvier 1882, à Gênes, à partir de notes rédigées durant l’été 1881. Il considère cet ouvrage comme une suite d’Aurore. La clarté serait élevée, selon lui, à un degré supérieur dans Le Gai Savoir.
  • Dans les livres I et II, il est question de la morale, des passions, des femmes, de l’artiste et des arts.
  • Le livre III — objet de la présente étude — est consacré pour partie à la science et pour partie à la religion.
  • Le livre IV traite de la façon de mener sa vie, et de la volonté de puissance : il peut être considéré comme un prélude à Ainsi Parlait Zarathoustra, notamment par le ton lyrique adopté.
  • Enfin, le livre V aborde la question de la croyance, des savants, et de l’importance des sens.

Analyse de l’œuvre


A
En quoi la science repose-t-elle sur l’hypothèse d’un univers ordonné ? Quel(s) problème(s) cette hypothèse soulève-t-elle ?

Nietzsche rejette deux modèles de description de l’univers : à la fois la description de celui-ci comme un organisme, et comme une machine. Nous tendons à supposer que le mouvement de tous les astres est aussi bien réglé que celui des étoiles les plus proches de nous, mais l’ordre que nous constatons, selon Nietzsche, doit plutôt être vu comme une exception que comme une règle. De même, l’organique est « l’exception des exceptions ». Si l’univers est chaotique, ce n’est pas en tant qu’il est contingent, mais en tant qu’il n’y a pas en lui l’ordre que nous désirons y voir. Nous appliquons à l’univers des critères moraux et esthétiques, en le décrivant comme parfait ou beau : il s’agit là d’anthropomorphisme. De même qu’il n’y a pas de buts dans l’univers (c’est-à-dire, pas de finalité), il n’y a pas non plus de hasard : ce terme n’aurait de sens que relativement à des buts. Or, dans un univers sans but, tout est et n’est pas hasard.

B
La démarche de la science est-elle explicative ?

« Nous décrivons mieux — nous expliquons tout aussi peu que nos prédécesseurs. » Ce qui nous empêche d’expliquer les phénomènes naturels, c’est que nous utilisons dans nos explications des abstractions qui n’existent pas dans le monde. Nous transformons en images les objets que nous observons, nous en retirons les particularités pour les décrire par des modèles, mais nous nous retrouvons à schématiser des choses (lignes, formes, atomes, « temps divisibles ») qui n’existent pas. Nous n’expliquons pas le réel, nous l’illustrons et nous le décrivons.

Si nous ne pouvons pas expliquer les phénomènes, c’est également parce que la séparation de la cause et de l’effet est artificielle : nous imposons de la discontinuité à un enchaînement d’événements continus. Nietzsche prend l’exemple du mouvement, que nous décrivons par un ensemble de « points isolés » : il s’agit d’« une représentation figée » d’un objet qui ne l’est pas. Non seulement nous n’accédons pas à l’explication, mais la description est, elle aussi, inadaptée au réel.

C
Existe-t-il une norme pour définir ce qu’est la santé ?

Nietzsche clarifie le concept de « santé ». Celle-ci n’est pas le contraire de la maladie. La santé n’est pas un état figé ; il s’agit, selon Nietzsche, d’un processus de dépassement, qui n’exclut pas la maladie. La santé est une façon de répondre à la maladie, et non l’état d’un corps qui serait à l’abri de toute maladie.

Chercher à éradiquer la maladie, selon Nietzsche, est un non-sens ; il énonce d’ailleurs dans le livre V « une santé que l’on ne se contente pas d’avoir, mais que l’on conquiert encore et doit conquérir continuellement ». La santé n’est donc pas conçue comme une norme du corps que l’on dirait « sain ». Il n’y a pas un seul modèle de santé, mais plusieurs « santés », propres à différents corps. Nietzsche considère qu’il n’y a pas de santé « en soi » : « il importe de connaître ton but, ton horizon, tes forces, tes impulsions, tes erreurs et surtout l’idéal et les fantômes de ton âme pour déterminer ce que signifie la santé, même pour ton corps. Il existe donc d’innombrables santés du corps ». Ibid.

Ici, nous pouvons envisager la lecture d’un extrait de l’ouvrage Le Normal et le pathologique, de George Canguilhem, pour travailler la notion de maladie, et l’impossibilité de s’appuyer sur le seul écart à une norme supposée ou statistique pour déclarer un patient malade.

D
En quoi l’affirmation « pas d’effet sans cause » provient-elle de la croyance en une volonté ?

Spontanément, selon Nietzsche, nous croyons que la volonté explique l’action : je lève le bras lorsque je veux le lever. L’action est donc perçue comme le résultat (l’effet) d’une volonté (cause), et nous appliquons cette même relation à tous les phénomènes que nous observons. Nous ne supposons pas nécessairement l’intentionnalité (le fait que ces phénomènes soient le produit d’une volonté), mais nous supposons qu’ils sont des effets, produits par des causes.

Ici, Nietzsche s’oppose au concept de « vouloir-vivre » qu’il trouve chez Schopenhauer. Selon ce dernier, l’origine du mouvement de tous les êtres est le vouloir-vivre. Nietzsche lui répond que la volonté n’est présente que chez les « êtres intellectuels », et que celle-ci n’est pas première : elle n’apparaît qu’en présence d’une « représentation de plaisir ou de déplaisir ».

Ainsi, contrairement à Schopenhauer, Nietzsche considère que la représentation précède la volonté.

E
Les mathématiques nous permettent-elles de mieux connaître le monde ?

Nietzsche observe que nous appliquons la méthode et les outils mathématiques à toutes les sciences. Pourtant, ce n’est pas parce qu’elles sont plus adaptées à la description du monde que d’autres sciences que nous prenons les mathématiques comme modèle. La raison de la mathématisation du monde, c’est que lorsque nous transformons la nature en équation, nous humanisons la nature. Contrairement à l’idée reçue qui voudrait que les phénomènes soient naturellement mathématisables, Nietzsche soutient que c’est nous qui forçons cette adéquation : le rapport mathématique au monde est un rapport humain au monde. Nietzsche ne reprendrait pas à son compte l’idée galiléenne que la nature « est un livre écrit en langage mathématique » : c’est nous qui lui appliquons ce langage. Par les mathématiques, ce n’est pas la connaissance de la nature que l’on établit, mais la connaissance de l’homme.

F
« Ultime scepticisme - Que sont donc en fin de compte les vérités de l’homme ? Ce sont les erreurs irréfutables de l’homme »

Nietzsche rapproche la vérité de son antonyme, l’erreur. Nous considérons que les deux termes sont opposés, mais ce que nous appelons des vérités ne sont peut-être que des assertions que nous ne parvenons pas à réfuter, c’est-à-dire, dont nous ne parvenons pas à démontrer la fausseté. Cette citation est cohérente avec la conception nietzschéenne de la vérité que nous retrouvons dans son Livre du philosophe : « les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont ». Il n’y a pas de vérité autre qu’humaine. Toutefois, le perspectivisme nietzschéen ne conduit pas à l’affirmation que tous les points de vue se valent.

G
Pourquoi le monde n’est-il pas encore prêt pour recevoir la nouvelle de la mort de Dieu ?

La figure du fou — ou du dément — qui est convoquée au paragraphe 125 n’est pas à interpréter de manière péjorative : le fou est décrit comme fou parce qu’il arrive « trop tôt » pour que son message soit reçu autrement que comme un accès de folie. Nietzsche constate une déchristianisation du continent européen, et se demande comment la crise du nihilisme (la perte universelle de valeur, après la destitution des valeurs religieuses) pourra être surmontée. L’idéologie du progrès semble remplacer la passion religieuse, mais il s’agit d’une illusion. Les hommes refusent de croire en la mort de Dieu, car celle-ci signifie la perte d’un idéal. L’angoisse que provoquerait cette nouvelle conduit les hommes à prendre le messager de la mort de Dieu pour un dément, afin de ne pas devoir se confronter à l’absence de sens qui résulterait d’une mort de Dieu prise au sérieux.

Conclusion

Les deux thèmes principaux du livre III sont la science et la religion. Le rapprochement entre ces deux domaines n’est pas fortuit : au XIXe siècle, la science tend à remplacer la religion. Ce que montre Nietzsche, c’est que la recherche de la vérité produit une morale, tout comme la religion. La science prétend viser l’objectivité, mais ses outils la renvoient toujours à l’homme.

Par exemple, en appliquant les mathématiques au monde qui nous entoure, nous ne décrivons pas ce monde, nous en construisons une image pour nous le rendre familier, et cette image est humaine, car les mathématiques sont un langage que nous produisons.

Par ailleurs, la science est incapable d’expliquer le réel, et ce pour deux raisons principales : en premier lieu, elle suppose une causalité universelle, mais cette causalité est une hypothèse qui est seulement devenue vérité par habitude. À force de constater que l’action suit la volonté, nous avons supposé que le monde entier était régi par la relation de cause à effet. D’autre part, si la science ne peut pas expliquer le monde, c’est en tant que la cause et l’effet ne peuvent être séparés que si nous introduisons artificiellement de la discontinuité dans l’enchaînement des phénomènes.

Le Gai Savoir prépare le terrain conceptuel pour Ainsi parlait Zarathoustra, où Nietzsche explore la possibilité du dépassement de la morale.

Importance de cette œuvre

Les deux ouvrages qui s’inscrivent dans la lignée du Gai Savoir sont Ainsi parlait Zarathoustra — rédigé en 1883-1885 — et Par-delà le bien et le mal.

Il écrit dans Ecce homo — rédigé en 1888 — qu’à la fin du quatrième livre du Gai Savoir, nous voyons « apparaître, dans un rayonnement, la beauté diamantine des premières paroles de Zarathoustra ».

Dans Par-delà le bien et le mal, Nietzsche poursuit son étude des valeurs, et notamment nos préjugés quant à leur dualité, par exemple, le couple vérité / erreur. Si le livre III du Gai Savoir est principalement consacré à la science, le premier chapitre de Par-delà le bien et le mal (« Des préjugés des philosophes ») porte sur le concept de vérité.
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